A l’heure où la crise de l’euro souligne de manière spectaculaire l’effondrement de l’édifice communautaire européen, nous ne nous mêlerons pas au chœur des pleureuses ni à ceux qui chantent victoire. Les européistes mesurent les conséquences désastreuses de leur aveuglement volontaire, sans songer aux prix des sacrifices qu’ils ont imposé aux peuples européens. Les « souverainistes » dépérissent aussi vite que leurs adversaires, parce qu’ils se sont dressés contre des dangers imaginaires (l’Allemagne unifiée) sans proposer de nouvelles perspectives aux nations de notre continent.

Passons notre chemin. Sans regrets ni aigreurs, il nous faut simplement procéder à quelques observations cliniques.

1) Si la chute de l’euro paraît incompréhensible, c’est que les dirigeants européens se trompent dans l’analyse des phénomènes monétaires. Il est stupide d’affirmer que « l’euro défie les lois de l’économie » (1) puisqu’une monnaie n’est pas le reflet des données matérielles fondamentales, puisque ses mouvements ne résultent pas de l’application des fausses lois économiques énoncées par les libéraux, puisqu’il n’y a même pas de théorie libérale de la monnaie.

De fait, le yen monte alors que l’économie japonaise va mal, le dollar monte aussi alors que la croissance américaine ralentit, et l’euro baisse alors qu’on nous répète que « les fondamentaux sont bons ».

2) Tout s’éclaire si l’on considère que les taux de change (dollar/euro, yen/euro) varient en fonction des achats et des ventes effectués par ceux qui ont besoin de devises (pour commercer, pour voyager) mais surtout par les spéculateurs qui agissent et réagissent en fonction de rumeurs et de croyances étrangères à la technique et à la science financière.

Dès qu’il a compris cette logique de parieur, un simple citoyen en sait plus que tous les experts européens. L’euro baisse parce que tout le monde pense qu’il va baisser, et la baisse effective donne raison à ceux qui ont vendu de l’euro malgré les déclarations rassurantes de MM. Fabius et Duisemberg.

3) La baisse de l’euro sur le marché des changes n’est pas catastrophique. Au contraire, elle constitue une forte dévaluation qui est favorable à nos exportations. Mais elle sème le désarroi dans les milieux européistes car elle détruit leur religion de la monnaie forte, ridiculise leur prétention à affronter victorieusement le dollar et invalide leur discours sur la « forteresse euro » qui nous protégerait des assauts spéculatifs.

4) Prévisible et prévu, l’échec de l’euro est dû aux eurocrates. Il ont fabriqué un système confus et éclaté de gestion monétaire, provoquant nécessairement des conflits de compétence et des oppositions sournoises et qui a surtout favorisé la dilution des responsabilités et l’indécision généralisée. Ils ont cru que le lancement de l’euro, simple unité de compte, monnaie virtuelle, serait le choc miraculeusement créateur (le Big Bang comme on dit à Bruxelles) de l’union politique : hypothèse contraire à la raison et à la logique politiques puisque la monnaie suppose l’existence d’un pouvoir souverain – que les Quinze sont incapables de se donner.

5) Qu’elle s’atténue provisoirement ou qu’elle empire, la crise de l’euro est le signe annonciateur d’une agonie : celle de la construction ouest-européenne née dans l’après-guerre, cimentée par la guerre froide et qui se défait faute de convictions fortes et de projet ambitieux. Abstention massive aux dernières élections européennes, discrédit de la Commission Prodi, échec programmé de la conférence sur la réforme des institutions : tout annonce la mort de l’européisme, à commencer par ceux qui en furent les plus chauds partisans. Ainsi Jacques Delors qui dénonce tout à la fois le « mensonge » et l’improvisation », le manque de volonté et d’ambition des dirigeants européens qui, « au nom d’un prétendu réalisme, ont conduit l’Europe dans l’impasse actuelle et qui exigent maintenant qu’on trouve des solutions à leur fuite en avant. »

La mort annoncée de l’européisme nous place devant la nécessité de reprendre le projet de confédération des nations européennes de l’Atlantique à l’Oural. La tâche est exaltante. Qui saura l’accomplir ?

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(1) A la une du Monde du 29 avril, ce titre exprime bien le désarroi du milieu dirigeant.

(2) Le Nouvel Observateur, n° 1850, 20 avril 2000.

 

Editorial du numéro 750 de « Royaliste » – 15 mai 2000