Encore un livre sur l’Europe ? Oui, mais un livre courageux. Et d’autant plus courageux qu’il a été écrit par un homme de gauche révolté par une imposture à laquelle participent beaucoup d’hommes de gauche.

Car il est vrai, comme l’écrit Claude Bourdet, que « le projet européen est devenu un mythe que l’on ne peut mettre en cause sous peine d’être soupçonné d’hérésie et de trahison ». Pourtant, l’Europe ne s’est-elle pas reniée elle-même en transformant ce qui devait être une construction pacificatrice en forteresse militaire et en se plaçant, dès l’origine, sous la tutelle américaine ? Le débat est donc truqué, l’Europe dont on parle ne ressemblant en rien à l’Europe qui se fait. Ainsi le « grand marché » européen, tant vanté autrefois, apparaît comme une zone privilégiée pour les multinationales.

Ainsi « l’Europe des peuples » est une ritournelle pour fin de banquet « communautaire » qui masque le pouvoir d’un establishment européiste réunissant hauts fonctionnaires, ministres gestionnaires et hommes d’affaires. Ainsi l’Europe libérale masque le totalitarisme sournois des sociétés industrielles « avancées » : c’est par exemple l’inquisition qui sévit en Allemagne de l’Ouest, où l’on punit les détenus par la méthode de la « privation sensorielle ». C’est dire que l’élection de l’Assemblée européenne au suffrage direct est un piège puisque, comme le montre Claude Bourdet, cette Assemblée cherchera naturellement à accroître ses pouvoirs.

Les États-Unis : on ne peut parler de l’Europe sans évoquer leur impérialisme politique, économique et militaire. D’où la nécessité de sortir de l’Alliance atlantique, au lieu de réintégrer peu à peu son organisation militaire comme le fait M. Giscard d’Estaing. Est-il besoin de dire que nous rejoignons Claude Bourdet dans sa démythification de « l’Europe » et dans sa dénonciation de l’atlantisme ? Nous en regrettons d’autant plus la troisième partie de son livre, consacrée à la politique de défense. Car Claude Bourdet refuse la force française de dissuasion en avançant des arguments qui manquent de solidité. Soulignons trois points :

— la question de la parité des armements ? Elle se fonde sur une vulnérabilité des sous-marins nucléaires qui n’existera pas avant longtemps. Donc on peut toujours dissuader avec quelques lanceurs indétectables, qui font peser un risque colossal sur n’importe quelle puissance ;

— l’arme nucléaire attire la catastrophe sur la petite nation qui la possède ? Mais la destruction des bases de missiles est impossible (à cause des retombées radioactives sur l’agresseur) et, même en cas de destruction de la France, les sous-marins continuent de faire peser une insupportable menace ;

— le chantage d’un petit pays est nul ? Mais aucune grande puissance ne peut tenir cette proposition pour absolument vraie. Et l’incertitude qui pèsera toujours sur les intentions du petit pays considéré est l’élément décisif de la stratégie de dissuasion. Alors, ce n’est pas la force de dissuasion qui est, comme le prétend Claude Bourdet, une « farce dangereuse », mais bien son idée de l’abandon du nucléaire au profit de l’armée classique. Cette fabrique d’antimilitaristes gérée par une caste de bureaucrates bornés serait détruite en quelques instants par quelques fusées. Le Parti communiste l’a compris, qui s’est rallié à l’arme nucléaire. Espérons que, de son côté, Claude Bourdet reconsidérera la question. Entre lui et nous le débat est ouvert s’il le veut bien.

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(1)    Claude Bourdet, L’Europe truquée (Seghersl.

Article publié dans le numéro 249 de « Royaliste » – 26 mai 1977.