Pourquoi s’énerver ? Dans sa conférence de presse du 21 novembre, le Président de la République a clairement indiqué qu’il n’était pas favorable à l’élargissement des pouvoirs de l’Assemblée européenne. Oubliées, les déclarations du Chancelier Schmidt sur le sujet. Effacé, le pas de clerc de Jean-Pierre Fourcade. En juin prochain, nous enverrons sereinement nos représentants siéger dans une assemblée qui restera bien sage. C’est la détente ou, comme le dit notre Président, la « décrispation ». Vraiment, il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Rendons grâces à M. Giscard d’Estaing : dans cette atmosphère détendue, il est enfin possible de poser, paisiblement, une question, et de faire, tranquillement, quelques constatations.

UN PASSE-TEMPS ?

La question est la suivante : à quoi diable peuvent bien servir ces élections ? S’il s’agit effectivement d’élire une assemblée sans pouvoirs, à quoi bon mobiliser tant d’énergies, dépenser tant d’argent, et exposer une fois encore notre pays à d’inutiles affrontements ? Est-ce un grand jeu international ? Un passe-temps politicien ? Une distraction offerte au bon peuple ? Nul ne le sait. Mais une chose est claire : cette superstructure parlementaire qui ne signifie rien ne répond à rien et ne repose sur rien.

Car l’Europe n’existe ni dans les esprits ni dans les faits. Elle n’est pas le fruit d’une passion et elle ne répond pas à une nécessité passée pratique puisque le « projet européen » n’a cessé, depuis la guerre de se nier ou de se renier.

L’Europe n’existe pas, ou plus, dans les esprits. Sans doute, entre Robert Schuman, de Gasperi et Adenauer, y avait-il une communauté d’idées et d’aspirations, une volonté de paix et de reconstruction. Mais les « pères fondateurs » sont morts et les technocrates ou les politiciens qui leur ont succédés n’ont pas de foi commune ou pas de foi du tout. L’Europe est une idée vieillie, qu’entretiennent pieusement quelques dévots, ou le résidu de la grande peur née de la guerre froide. Rien, en elle, ne peut soulever les peuples, enthousiasmer la jeunesse. En mai 1968, le mot d’Europe a-t-il une seule fois été prononcé, l’idée une seule fois brandie sur les barricades du Quartier Latin et dans les usines occupées ?

VINGT ANS APRES

L’Europe n’existe pas non plus, dans les faits. Ce qui tient lieu, aujourd’hui, de « construction européenne » est l’aboutissement d’une longue série d’échecs, à chaque fois surmontés par une aveugle fuite en avant. La « Communauté Européenne de Défense » a échoué, tout comme la « Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier » : face à la menace soviétique, l’Europe a confié sa sécurité aux Américains, face aux crises des charbonnages et de la sidérurgie, chaque pays s’est débrouillé comme il a pu.

Pourtant, le Traité de Rome a été signé, de nouvelles institutions sont nées, un « marché commun » industriel, puis agricole, a été « réalisé ». C’était il y a vingt ans. L’Europe semblait alors la condition de la croissance économique, du bien-être des peuples et du progrès généralisé. Pourtant, rien n’est plus faux que cette équation entre le Marché Commun et le développement économique. Car il ne faut pas oublier que, si le Traité de Rome a été signé en 1957, les contingentements, les droits de douane et les restrictions aux mouvements de capitaux ont duré jusqu’au 1er janvier 1966. Or c’est entre 1950 et 1966 que les économies européennes ont connu leur développement le plus rapide. Le Marché Commun n’a donc pas favorisé la croissance : il s’est seulement inscrit dans une phase de croissance… qu’il n’a pas pu prolonger puisque la « communauté européenne » n’a servi à rien lorsque les difficultés économiques ont commencé.

Mais s’agit-il bien d’une communauté ? Force est de constater que, dans des domaines essentiels, il n’y a pas de politique européenne commune, qu’il s’agisse de l’énergie, du nucléaire, de l’aéronautique civile et militaire, de l’aide aux régions défavorisées. Chaque pays achète, échange et investit comme si le Marché commun n’existait pas. Chaque pays viole délibérément les règles communautaires, préférant appliquer celle du « chacun pour soi ». Mais pouvait-il en être autrement dans une Europe qui n’est qu’une réunion artificielle d’économies non complémentaires ?

L’ALIBI DE LA MEDIOCRITE

Il n’y a pas de communauté industrielle et monétaire. Il n’y a pas non plus de communauté agricole. Depuis que les pays européens se sont mis à dévaluer, le Marché commun agricole est devenu un système ingouvernable, incompréhensible, absurde et ruineux. La technique des montants compensatoires en a fait un maquis où les exportateurs se perdent, et qui se prête à des manœuvres qui n’ont rien à voir avec l’esprit européen. C’est aussi un échec commercial, puisque la C.E.E. croule sous le poids de ses excédents de lait, de beurre et de sucre, qu’elle ne peut exporter. C’est enfin un marché de dupes pour la France. Nous en reparlerons…

L’Europe n’existe ni comme foi, ni comme fait. Ce n’est pas une raison, dira-t-on, pour ne pas la construire « enfin ». Mais comment ? L’Europe a laissé passer sa chance, au temps de la Guerre froide lorsque le danger pouvait, au moins un moment, la rassembler, comme pendant la période de croissance accélérée. Et ce n’est pas l’élection d’une assemblée au suffrage universel qui remplacera l’absence de projet commun et de solidarité : les députés « européens » n’exprimeront jamais que les contradictions idéologiques, politiciennes et nationales dont l’Europe est remplie.

Il reste, du rêve des européistes, un amas de règlements, des réunions et des discours solennels, une nostalgie vague, et quelques réflexes hérités de la guerre froide. Et il y aura, dans six mois, après des discours vides et faux, quelques sièges à prendre. Cela vaut-il la peine de se battre ?

Pendant que nous aurons les yeux fixés sur les sondages, les pays européens continueront d’aller vers leur destin : pour les uns, la puissance accrue ; pour les autres, l’enlisement dans la crise. Les yeux fixés sur les premiers, nous subissons le sort des seconds. Si nous ne « rattrapons » pas l’Allemagne (beau modèle !), nous nous consolerons avec les malheurs des autres. Et l’Europe deviendra l’alibi de notre médiocrité. Il devrait être possible, pour la France, de former d’autres projets.

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Editorial du numéro 282 de « Royaliste » – 7 décembre 1978