On discute de la Réaction. Et si nous revenions quant à nous sur les révolutions ? Le mot fait naître des images, toujours les mêmes – celles de la prise des Tuileries en 1792, de la prise du Palais d’Hiver en 1917 – sans qu’on n’oublie plus désormais d’évoquer les échecs terroristes et les conclusions dictatoriales.

Et la prise de la Bastille ? Elle marque le début d’une longue série de révolutions qui s’inscrivent à nos yeux dans une dynamique de la légitimité politique : révolution des droits de l’homme en 1789, révolution tricolore et libérale de 1830, puis les trois révolutions gaulliennes. Celle de 1940-1944, au nom du principe de légitimité nationale et pour la Résistance. Celle de 1944-1946, qui institue la république démocratique et sociale. Celle de 1958-1962 qui réinstaure l’Etat et aboutit à l’adoption de la monarchie élective par le peuple en 1962. Les révolutions gaulliennes ont eu lieu dans un contexte de guerre patriotique mais elles ont permis d’empêcher la guerre civile en 1944 et en 1958 et de mettre un terme aux luttes sanglantes en 1946 et en 1962. Charles de Gaulle est au 20ème siècle le rebelle et le révolutionnaire qui agit selon les principes imprescriptibles du droit, selon la loi républicaine et qui rétablit la paix civile et la vie démocratique : liberté effective, mise en œuvre du principe d’égalité.

J’égrène ces vérités connues à l’intention d’une jeune génération qui pourrait être tentée de croire que la SFIO fut l’épine dorsale de la Résistance, que Jean-Paul Sartre était sur les barricades de 1944, que Robert Schumann et Jean Monnet furent les héros de l’Europe libérée, que Jean Lacouture et Jean Daniel ont mis fin à la guerre d’Algérie, que Daniel Cohn-Bendit et Edwy Plenel combattaient avec le Che.

J’exagère un peu – c’est à la mode. Mais il est vrai que la gauche attentiste pendant la guerre, honteuse d’avoir engendré tant de collabos, puis impuissante face aux tragédies de la décolonisation, a cultivé et cultive encore, tout autant que la « droite bourgeoise et libérale » qu’elle brocardait naguère, une haine froide et tenace à l’égard de tout ce que le général de Gaulle a incarné, voulu et accompli (1). Haine de l’Etat res-publicain, de la monarchie présidentielle, de la nation capétienne millénaire – et même de la nation « jacobine » bicentenaire. Maintenant que les frères ennemis sont réunis par de douces alternances au sein d’une même oligarchie, ils peuvent finir la besogne menée sous couvert de Raymond Aron à Londres, du général Giraud à Alger, de l’OTAN et de l’Europe supranationale par la suite, d’Edouard Balladur et de Lionel Jospin tout récemment.

De fait, le bilan de la contre-révolution oligarchique est d’ores et déjà impressionnant : le Préambule de 1946 a été renié, le quinquennat sape l’autorité du chef de l’Etat, la guerre d’agression contre la Yougoslavie a marqué notre retour sous le drapeau de l’OTAN, la plupart des entreprises nationales ont été bradées et les services publics sont profondément ébranlés, l’indépendance nationale est sacrifiée sur les autels bruxellois. On s’apprête, par un décentralisme insensé, à déstructurer le territoire national. On s’efforce de miner l’administration publique en y introduisant le « management » privé. Il restera, gros morceau, à détruire notre système de protection sociale pour que toutes les réformes positives (celles de 1936) et les révolutions heureuses du 20ème siècle soient liquidées. Ceci au nom d’utopies pernicieuses : « économie de marché »,  « fédéralisme européen », « sixième république », « constitution européenne », « gouvernance mondiale »…

Conséquences de cette contre-révolution ? Une immense régression économique et sociale, la pauvreté matérielle et la détresse psychique de masse, une censure politique qui ne s’avoue pas comme telle, le climat de violence qui augmente dans divers quartiers de la métropole et outre-mer. Par définition, il n’est pas réactionnaire  de résister à la contre-révolution. C’est être révolutionnaire que de vouloir sauver les conquêtes du siècle passé et reprendre le pouvoir pour en faire de nouvelles.

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(1) Tout autre fut l’opposition de Maurice Thorez, de Pierre Mendès-France – de François Mitterrand qui préserva, quoi qu’il en avait dit, l’essentiel de l’héritage gaullien.

 

Editorial du numéro 805 de « Royaliste » – 9 décembre 2002