Cher Régis Debray,

Entre nous il y a débat, public mais non spectaculaire, depuis que vous avez donné au livre d’Yves La Marck sur la monarchie et la politique étrangère la belle et forte « préface d’un républicain » (1). Votre « Que vive la République » (2) me permet de reprendre ce dialogue, avec une amitié qui exclut toute complaisance.

A un moment où trop de responsables politiques renoncent à penser, il est bon que quelques-uns fassent retour aux origines de leur tradition. D’ordinaire, ce cheminement aboutit à une critique qui détruit parfois la fidélité et interdit l’engagement, parfois les renouvelle et les renforce. En ouvrant votre livre, je m’attendais à cette critique de la tradition et de la raison républicaines, non pour en tirer argument, mais parce que je souhaite que le débat progresse. Or vous voudriez que les choses redeviennent comme avant. Aussi, ne vous étonnez pas que je reprenne les objections classiques déjà faites à notre ami Claude Nicolet (3).

ETRE CONTRE

En résumé, je lui disais que la République est un régime politique introuvable parce qu’elle a tenté de se construire contre des ennemis ce qui est contradictoire avec ses propres principes d’unité et d’indivisibilité. Et c’est bien là le bon vieux temps que vous regrettez, en proclamant qu’« un républicain n’est jamais antirien » et que « les antimonarchistes en 1792 et 1848; les anticléricaux de 1877 à 1914; les antifascistes de 1925 à 1945 (n ‘oubliez pas tout de même qu’ils comptaient parmi eux le comte de Paris !) ; les anticolonialistes de 1948 à 1958 (même remarque) ont tour à tour imposé et fait vivre l’idée républicaine ».

Cette logique militante ne permet pas de fonder une politique durable. Si l’ennemi disparaît, on découvre le vide et l’angoisse, car comment exister sans cet Autre abominable dont on a tant besoin ? Trois réponses sont possibles, que vous essayez tour à tour :

Désigner un nouvel ennemi. Ce serait, selon vous, le règne de l’image et de l’argent. L’inconvénient, c’est que de tels ennemis sont terriblement séduisants et qu’on ne peut pas atteindre en frappant, symboliquement ou non, des personnes. Pour détruire la double dictature de la « communication » et de l’argent il faudrait refaire une révolution, ce qui ne serait pas pour nous déplaire. Mais comment ?

Inventer un ennemi. Pour vous, c’est François Furet, petit satan du bicentenaire, coupable d’avoir été sacré « roi » par « Le Monde » (vous laisseriez-vous prendre aux artifices médiatiques que vous réprouvez ?) et maudit pour avoir osé montrer que la Révolution française pouvait être soumise à une critique historique, extérieure aux passions. Qu’importe. Voici François Furet placé au « centre droit » et la fondation Saint Simon transformée en officine réactionnaire. J’attends un abbé Barruel républicain qui comparera son influence diabolique à celle des francs-maçons de la légende contre révolutionnaire.

Ressusciter un ennemi. Le voici, dans votre livre, sous les traits du bon diable Chaunu, qui a l’avantage de défendre les Vendéens et de cracher devant le lycée Turgot. Hélas pour vous, la Vendée de 1989 n’a pas pris les armes, et les royalistes, vous le savez, ne sont plus ce qu’ils étaient – à l’exception d ‘une poignée d’extrémistes condamnés par le comte de Paris. Non, décidément, vous ne ranimerez pas l’esprit de défense républicaine en désignant de tels ennemis. Cela dit, je crois comme vous qu’on ne peut se satisfaire d’un consensus qui s’achète au prix de trop de silence et de trop de prudences face aux injustices.

RES PUBLICA

Il est donc nécessaire de poser à nouveau la question des valeurs positives qui fondent la République. Mais là encore je suis déçu de vous voir reprendre, sans examen, le vieux discours républicain sur la Morale, l’Ecole et la Nation. J’ai même retrouvé trace de la méfiance des républicains à l’égard de la démocratie puisque, tout en faisant de la République un régime fondé sur l’opinion, vous vous plaignez qu’elle soit asservie.

Mais, pour éduquer le peuple, quelle morale allez-vous désormais enseigner ? Et comment mobiliserez-vous l’école contre le nouvel obscurantisme ? Vous savez bien que la morale laïque enseignée dans les écoles de la 3ème République enseignait le devoir de se faire tuer pour la patrie, pratiquait une religion sacrificielle de la nation, cultivait un nationalisme belliqueux. Vous regrettez ces temps héroïques. Mais croyez-vous qu’il faille en souhaiter le retour, alors que la France s’est faite avant la Révolution et continue d’exister aujourd’hui sans pratiquer ces cultes douteux ?

La religion républicaine fait partie de notre mémoire collective, mais nul ne peut la restaurer. Ce fait politique et social ne disqualifie pas l’idée de République, dès lors que celle-ci est définie comme souci du bien commun, présence et développement de l’Etat de droit et, pour nous autres citoyens, volonté de service. C’est dans ce service civique que nous nous retrouvons, cher Régis Debray, avec les mêmes exigences quant à l’indépendance et à la dignité de la Res publica. S’il faut des citoyens pour la vivre, il faut aussi un Etat pour donner force à sa loi, et quelqu’un qui puisse la représenter. Le vieux républicanisme voulait des citoyens, mais le moins d’Etat possible, et personne pour l’incarner. Puis, pour répondre à l’attente des citoyens, des institutions qui s’inspirent de toute notre tradition nationale ont été établies. Avec le général de Gaulle, puis avec François Mitterrand, elles ont trouvé des hommes ayant le sens de l’Etat. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que nous votions tous deux de manière identique … Mais nous sommes dans le temporaire, alors qu’une politique doit s’inscrire dans la durée. Vous connaissez ma réponse monarchiste et royaliste qui ne récuse ni ne détruit aucune mémoire, aucune fidélité, puisque le prince, serviteur de la Res publica, ne saurait avoir d’ennemis …

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(1) Editions Royaliste, 1985.

(2) Editions Odile Jacob, janvier 1989.

(3) auteur de L’Idée républicaine en France, Gallimard.

Editorial du numéro 507 de « Royaliste » – 23 janvier 1989.