Monsieur le président de l’Assemblée nationale,

Lors de notre première rencontre, voici dix ans, je vous avais dit, sans rien retirer de mon soutien à François Mitterrand, que nous n’étions pas mariés avec la gauche et qu’un gaulliste authentique aurait notre faveur – s’il s’en trouvait un capable de reprendre la grande ambition du Général au point où Georges Pompidou et Jacques Chirac l’avait abandonnée avec l’aimable complicité d’un certain Edouard Balladur.

L’intention ainsi exprimée n’avait rien d’une confidence – elle fut souvent publiée ici – et la rappeler aujourd’hui n’annonce pas un ralliement par la bande à l’actuelle majorité : entre le gaullisme et nous il y a une affinité qui touche à l’essentiel, puisque le général de Gaulle s’inscrivit dans la tradition capétienne au point d’envisager qu’elle s’incarne à nouveau dans la dynastie légitime. Chacun comprendra que de telles références nous obligent à une grande rigueur dans notre comportement et dans nos choix politiques, surtout en un moment où la France se trouve une nouvelle fois à la croisée des chemins. C’est ce choix crucial qui nous rend particulièrement attentif aux ambitions que vous manifestez.

Mieux encore : nous retrouvons des idées qui nous sont chères dans les discours que vous avez récemment prononcés (1). Définir et mettre en œuvre une politique pour la France selon sa double tradition monarchique et républicaine, dans le respect de sa particularité nationale… Concevoir une nouvelle ambition pour l’Europe tout entière, sans rien sacrifier du rang que la France doit tenir dans le monde selon les valeurs universelles qu’elle n’a cessé de porter… Accomplir une révolution économique et sociale, qui implique la rupture avec l’idéologie du marché mais qui suppose le maintien de la protection sociale, la défense du secteur public, une action radicalement nouvelle en faveur l’emploi… Nos lecteurs n’ont pas besoin de plus amples précisions, puisque ces thèmes alimentent depuis plus vingt ans nos propres réflexions  » – tout aussi éloignées que les vôtres du nationalisme et du protectionnisme dont vous êtes accusé.

Autre vérité d’évidence, qui frappe tout un chacun : votre projet politique contredit, point par point, la gestion libérale-conservatrice de M. Balladur, la xénophobie calculée de M. Pasqua, les orientations réactionnaires de la plupart des députés de nouvelle majorité. D’où l’intérêt majeur de la démarche esquissée en juin : dès lors que vos idées prendraient leur pleine cohérence et s’inscriraient dans une action résolue, une alternative au conservatisme deviendrait possible et un vaste rassemblement pourrait être envisagé. Autour d’un projet alliant l’ambition nationale, le souci de l’universel et la nécessaire révolution économique et sociale, il serait possible de rallier les gaullistes authentiques, les communistes et tous les socialistes qui n’acceptent pas que leurs valeurs soient sacrifiées au nom des fausses vertus néo-libérales. Sans oublier tous ceux qui, ne se reconnaissant pas ou plus dans ces traditions, pourraient adhérer à une nouvelle espérance collective qui balaierait joyeusement les calculs minables et les réflexes frileux de ceux qui gèrent l’État comme le feraient les administrateurs d’un club pour vieillards riches et peureux.

Une belle et grande aventure peut être vécue, si quelqu’un accepte d’en prendre le risque. Telle est la condition première, qui exige une réponse personnelle. Celui qui est en mesure d’incarner un projet politique doit s’y engager pleinement et accepter le sacrifice d’une part de lui-même ou, du moins, la mise en jeu des petits et des grands avantages qui assurent une existence paisible et confortable. Nul ne peut séduire et entraîner un peuple si, d’une manière ou d’une autre, il n’agit pas au péril de sa propre vie. Or c’est bien là, Philippe Séguin, que vous êtes maintenant attendu. Celui qui prend pour référence l’Appel de juin 1940 ne peut se contenter de mouvements de menton : il faut une fidélité en acte. Celui qui cite en exemple André Malraux, combattant héroïque de la guerre d’Espagne et de la Résistance, ne peut inscrire son action dans un classique plan de carrière : il faut avoir l’audace de quitter des chemins soigneusement balisés. Celui qui dénonce avec Pascal les « grandeurs d’établissement » ne saurait siéger plus longtemps parmi les notables du RPR. Dois-je évoquer Rimbaud, que vous avez également mobilisé ?

La décision à prendre ne souffre ni retard ni accommodements : ou bien l’appel aux forces vives de la nation et la bataille de rupture avec les groupes conservateurs, ou bien la prudente manœuvre qui vous conduirait à devenir le Premier ministre d’un Chirac devenu président, puis le successeur d’icelui en 2002. La première attitude intéresserait tous les Français, la seconde préoccupera seulement la classe politique. En réclamant l’entrée rapide de Jacques Chirac en campagne, vous semblez avoir choisi de vous soumettre à la logique de l’appareil et à la pesanteur des choses, donc à la gestion libérale-conservatrice que vous dénoncez. Si tel n’est pas le cas, j’espère que vous aurez à cœur de vous expliquer.

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(1) Discours du 14 juin au Cercle Périclès et du 16 juin au Forum du futur.

Editorial du numéro 605 de « Royaliste » – 20 septembre 1993.