Monsieur le Premier ministre,

Dans son principe et dans ses motifs, cette lettre avait été décidée plusieurs jours avant l’annonce de votre candidature. Celle-ci de modifie en rien ce que j’ai à vous dire, mais elle m’oblige à préciser que mes approbations et mes critiques n’indiquent rien quant au choix que nous ferons. Libres de toute allégeance et rebelles à toute complaisance, nous entendons seulement prendre part au débat que vous voulez ouvrir.

De ce point de vue, votre entrée en campagne est une bonne nouvelle pour la démocratie.

– Elle permet de sortir du jeu hypocrite que l’hôtel Matignon s’efforçait d’imposer à l’actuelle majorité, mais aussi à tous les citoyens qui souhaitent connaître sans tarder les intentions et les projets des uns et des autres.

– Elle permet d’échapper au piège des sondages, qui ne sont ni scientifiques ni démocratiques, mais qu’on voudrait utiliser pour arbitrer le conflit qui ravage la majorité. Les sondages ne doivent pas priver les citoyens de leur liberté de choix au premier tour, entre les diverses tendances de la droite et entre les différents partis de gauche.

– Elle permet enfin de démonter la mécanique pernicieuse des « primaires » à l’américaine. L’élection présidentielle n’est pas principalement l’affaire des partis : puisque l’enjeu est la fonction arbitrale, la compétition concerne des personnes qui prétendent avoir cette vocation et qui tentent de la faire valoir par le dialogue direct avec les citoyens. Aucun parti, aucune manœuvre d’appareil ne doit priver de leur liberté d’appréciation, qui est d’autant plus grande que le premier tour de l’élection présidentielle joue le rôle des « primaires ». A cet égard vous êtes dans la tradition gaulliste, et M. Pasqua la contredit.

J’en viens à vos intentions, qui me paraissent louables. Présenter une politique de changement, en indiquant déjà qu’elle se fera dans le souci prioritaire de la lutte pour l’emploi et contre l’exclusion, c’est attirer d’emblée la sympathie. Mais vous savez bien que tous les candidats feront cette même promesse. Pour retenir l’attention, pour obtenir une décision en votre faveur, il vous faudra présenter un projet global, pleinement cohérent, fortement articulé, au lieu de multiplier les « effets d’annonce ».

Vous devrez mettre d’autant plus de soin à cette élaboration que vous donnez depuis vingt ans le spectacle attristant de convictions successives et contradictoires. Après une politique ultra-libérale entre 1986 et 1988, après vos propos xénophobes, après vos ambiguïtés sur les questions européennes, vous paraissez vous rapprocher de la tradition gaulliste en affirmant votre souci de l’autorité de l’État, de la justice sociale, du rang de la France dans le monde. Ce langage fait précisément écho à notre propre préoccupation, mais les variations de votre trajectoire nous font souhaiter des engagements précis. Puisque la politique gaullienne se fonde sur une conception historico-juridique de la nation, nous attendons de vous une condamnation sans équivoque de la xénophobie d’État et de toutes les dispositions qui portent atteinte à notre traditionnel droit du sol.

Puisque la politique économique gaullienne s’est caractérisée par la planification souple, l’économie mixte et la politique des revenus, nous attendons la mise en œuvre d’un plan digne de ce nom, la nationalisation de secteurs et d’entreprises stratégiques (à commencer par la nationalisation de l’eau comme le propose Philippe Séguin), et une politique fiscale fondée sur le principe de justice, qui serait par conséquent impitoyable pour les profits spéculatifs, les avantages matériels indus et les rentes de situation. La condamnation du quinquennat et la présentation élaborée d’un projet pour la Grande Europe figurent bien entendu parmi les exigences minimales, pour tout candidat qui se réclame d’un gaullisme conséquent.

Nous avons toujours souhaité que la fidélité au général de Gaulle inspire profondément le projet de la nation. L’occasion se présente à vous, pour la dernière fois, de rassembler par-delà des habituelles frontières et de vous libérer, du même coup, des pesanteurs politiques et sociales qui ont jusqu’à présent entravé votre marche. N’hésitez pas à vous inscrire, enfin, dans le droit fil de votre tradition – et de notre histoire.

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Editorial du numéro 630 de « Royaliste » – 14 novembre 1994.