Cher Harlem,

Tu es un des rares amis que j’ai gardé au Parti socialiste. Je n’ai pas oublié les combats nécessaires que nous avons menés ensemble contre la xénophobie et pour l’égalité, ni les vives discussions que nous avions en tête-à-tête sur la question européenne : tu étais fédéraliste, je cherchais à te détourner de cette impasse idéologique – sans succès car tu avais, à la différence de la plupart de tes camarades, des convictions bien arrêtées sur le sujet.

Depuis que la Nouvelle Action royaliste a rompu avec la direction socialiste, voici bientôt dix ans, je n’ai plus guère l’occasion de te rencontrer mais je ne doute pas de ta fidélité à tes idées européennes et c’est pourquoi je m’adresse à toi plutôt qu’à des opportunistes tels que François Hollande ou Laurent Fabius.

Lecteur de « Royaliste », tu connais notre règle : devoir de vérité envers les amis, au sens d’une interpellation publique, proportionnelle dans sa dureté aux responsabilités qu’ils occupent. Tu appartiens à la direction du Parti socialiste, tu es réélu à l’Assemblée de Strasbourg-Bruxelles : deux bonnes raisons de t’écrire sans détours ni ménagement.

Le fait est que tu te moques du monde. Je sais bien que tu es obligé de respecter les contraintes de l’action collective, de passer des compromis pour assurer ta position dans l’appareil et de consentir à des slogans réducteurs. Mais proclamer que les élus socialistes vont maintenant bâtir une « Europe sociale », voilà qui passe les bornes.

Souviens-toi, Harlem. Après la victoire de la gauche italienne en 1997, de Lionel Jospin et d’Anthony Blair en 1997, de Gérard Schröder en 1998, la majorité des gouvernements européens était orientée à gauche. Dans onze pays sur quinze, les socialistes étaient maîtres du jeu !

Qu’ont-ils fait ? Rien de « social ». Au contraire : l’imbécile pacte de stabilité a été entériné et respecté, l’euro a été promu avec tant d’enthousiasme que les socialistes français ont oublié le « gouvernement économique », d’ailleurs absurde, qu’ils se faisaient forts d’instituer. C’est quand la gauche était majoritaire en Europe qu’elle s’est complètement ralliée à l’ultralibéralisme et la « gouvernance » monétaire de la Banque centrale européenne qui est désastreuse pour les économies de la zone euro depuis que l’obsession la monnaie forte est devenue réalité. Paradoxe, ou imposture ?

Cher Harlem, j’ai lu dans ta profession de foi que les élus socialistes allaient lutter « contre Jacques Chirac » et autres libéraux. Tu sais pourtant que c’est trop tard : Lionel Jospin a entériné la ligne ultralibérale définie par MM. Aznar, Blair et Chirac au sommet de Lisbonne, Lionel Jospin est co-responsable de l’invraisemblable traité de Nice, la « gauche plurielle » a privatisé plus que la droite réactionnaire et vous êtes aujourd’hui, face à la destruction programmée de l’Etat social, d’une mollesse qui frise la complaisance.

L’histoire retiendra que les socialistes français ont activement participé à la liquidation des conquêtes de la Libération et au viol des principes inscrits dans le Préambule de 1946. C’est impardonnable. C’est d’autant plus impardonnable que cet héritage ne vous appartenait pas car c’était le patrimoine de la nation tout entière, la condition première du bien être collectif.

Elu européen, membre de la direction socialiste, tu es embarqué avec des naufrageurs et tu as des comptes à nous rendre sur ce naufrage. A l’époque de François Mitterrand, j’ai eu la faiblesse de penser que le moment ultralibéral serait bref et que la nouvelle génération – celle de Jean-Louis Bianco, d’Elisabeth Guigou, d’Anne Lauvergeon, des militants de SOS Racisme – allait renverser la tendance. Tu le sais : la Nouvelle Action royaliste et les gaullistes de gauche étaient prêts à contribuer activement à ce redressement – qui impliquait une redéfinition de la politique européenne de la France. Lionel Jospin a ruiné cet espoir et je ne doute pas que Laurent Fabius achèvera, avec élégance, le travail de destruction.

J’espère, cher Harlem, que tu entreras en résistance mais cet espoir s’affaiblit d’année en année. Je n’aimerai pas te dire adieu, ni lutter contre toi lorsque nous aurons, avec d’autres, la possibilité de changer radicalement, en France et en Europe, le cours des choses.

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Editorial du numéro 841 de « Royaliste – 2004