Cher Claude Nicolet,

Amorcé par votre livre capital sur l’idée républicaine (1) et prolongé aux Mercredis de la NAR, voici que notre dialogue rebondit grâce à la publication d’un nouvel essai sur la République (2) trop modestement présenté comme un « état des lieux ». Il est sans doute indiscret de citer quelques mots de votre dédicace mais je prends cette liberté car ce que vous me dites de nos « substantiels accords », « sur l’essentiel », donne une nouvelle dimension au débat.

De substantiels accords… En d’autres temps, ces deux mots nous auraient conduits droit à la potence. Pourtant, vos lecteurs verront dès la première page que vous demeurez pleinement fidèle à la grande tradition républicaine, tandis que nous soulignons pour notre part la force de la tradition royale en Europe et sa pertinence pour notre pays. Alors ?

ACCORDS

On comprendra d’un coup ces accords sur l’essentiel si l’on accepte de définir la République comme le politique même – donc de débarrasser l’idée républicaine de sa charge passionnelle, de sa traduction polémique et partisane, pour revenir à sa signification originelle. De fait, c’est bien le souci politique en tant que tel que vous voulez mettre en valeur contre sa réduction ou son abolition par l’économisme libéral et marxiste. Voici un premier point d’accord, même si je suis plus sévère que vous pour le conservatisme social du vieux parti républicain : vous reconnaissez les compromis passés avec le capitalisme pur et dur, la conception absolutiste du droit de propriété, la timidité de la politique sociale, mais vous avancez des explications conjoncturelles (la priorité de la lutte politique contre toutes les restaurations) qui ne me paraissent pas décisives.

Pourquoi ? Tout simplement parce que le civisme républicain concernait pour l’essentiel, et parfois exclusivement, des individus de sexe masculin, des propriétaires et des tribuns qui se soucient plus d’égalité politique (entre eux) que de justice sociale. C’est là une polémique sur le passé puisque la IIIème République a très lentement reconnu des droits sociaux, non sans envoyer l’armée contre les ouvriers, puisque le suffrage est devenu vraiment universel en 1944 – grâce au général de Gaulle, ne l’oublions pas. Mais aujourd’hui, je vous rejoins tout à fait lorsque vous écrivez que la République a besoin de citoyens, à ceci près que je souhaite pour ma part une citoyenneté étendue sur le plan local aux résidents étrangers. Reste l’essentiel : le souci politique appelle et suppose l’engagement civique, et pas seulement les jours de scrutin. Comme vous, j’estime que l’intervention spontanée de « socio-professionnels » et de groupes de pression dans l’espace public nous entraîne vers une conception restreinte, et parfois viciée, de la citoyenneté. Ou bien l’on décide de faire de la politique et l’on cesse d’être simplement chasseur ou affairiste pour devenir représentant de la nation, ou bien on reste ce que l’on est et le service public n’est pas accompli faute d’une visée du bien commun.

Cet accord sur la citoyenneté en entraîne d’autres, qui me paraissent aller de soi : pas de citoyenneté sans une instruction public donnée dans le cadre de l’enseignement public comme vous l’expliquez remarquablement ; pas d’engagement politique sans réflexion préalable, pas d’action qui ne soit raisonnée, pas de citoyenneté sans dialogue permanent. Même si le mot paraît aujourd’hui risible ou odieux, il n’y a pas de politique qui tienne sans cette auto-pédagogie collective que représente (ou devrait représenter) le débat démocratique. Dernier point, non le moindre, qui nous est commun : le principe de laïcité, que l’on doit au judéo-christianisme et pratiquement aux rois capétiens, que nous inscrivons quant à nous dans la nécessité plus large de l’autonomie du politique, au lieu de concevoir la laïcité comme dogme quasi-religieux, englobant et dominant les autres dogmes en raison d’une ambiguïté qui ne me paraît pas encore tout à fait exclue de la tradition républicaine malgré les précisions que vous apportez.

ANTINOMIES

Ainsi, nous sommes bien d’accord sur l’essentiel dès lors que vous définissez la République comme une morale civique, qui a la liberté pour principe et l’égalité pour ambition, comme un État de droit situé à l’écart des intérêts privés – afin que la politique ne cesse d’être le souci d’un bien commun à accomplir dans une nation singulière mais jamais séparée de l’universel.

Je voudrais en rester là mais il me faut revenir sur cette « forme républicaine du gouvernement » qui est posée en principe intangible et que vous tentez de matérialiser. Hélas, cher Claude Nicolet, votre chapitre « du gouvernement » nous plonge dans l’antimatière, dans le trou noir ou, du moins, dans le paradoxe. Antimatière : la République n’a pu naître que d’une Révolution « contre une monarchie, contre une Eglise, contre des corps aristocratiques ». Trou noir : « La République ne se fait que contre les royaumes ». Mais, quand tout cela a été abattu, que peut-on fonder et reconstruire ? Un énorme paradoxe ! La forme républicaine, qui accueille, tolère ou s’accommode de toutes sortes de gouvernements effectifs (l’oligarchie romaine, la dictature de salut public, le régime d’Assemblée, la monarchie présidentielle…) ne doit sa subsistance qu’à tout ce qu’elle a rejeté : la souveraineté étatique, le pouvoir d’une personne désignée comme arbitre, la soumission de la volonté générale aux principes fondamentaux du droit.

La définition négative de la République a conduit à un échec institutionnel dont nous avons fait la très longue expérience. Ne m’objectez pas la faiblesse des hommes et le poids des circonstances : il n’y a pas de gouvernement républicain parce que la philosophie républicaine récuse toute transcendance, sans vouloir admettre que le pouvoir politique est toujours à distance de la société, donc relativement extérieur à celle-ci. Ne m’objectez pas qu’il s’agit là d’un débat théorique : qui chasse la transcendance ne fait que la déplacer (le contrat est soumis à un droit préexistant, la Raison a ses règles, la figure du Pédagogue domine la République des professeurs…) ; qui chasse la transcendance s’expose au retour sanglant ou salvateur de ce qui a été refoulé – aux grands hommes comme aux plus terribles des serviteurs. Ne m’objectez pas… Ce n’est qu’un effet de style. Objectez au contraire, cher Claude Nicolet, car votre livre mérite beaucoup plus que cette brève mais très amicale polémique.

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(1) cf. L’Idée républicaine en France, Gallimard, 1982, et ma critique dans « La République au roi dormant », Hachette, 1985.

(2) Claude Nicolet, La République en France, état des lieux. Seuil, 1992.

Article publié dans le numéro 576 de « Royaliste » – 23 mars 1992