Le Don à Rostov

Le Don à Rostov

Pourquoi Rostov-na-donu que le guide Gallimard (1) ne daigne pas mentionner ? Justement ! C’est une grande ville d’un million d’habitants dont on ne parle pas en France. Un nom sur une carte, à une cinquantaine de kilomètres de la mer d’Azov. Un centre administratif qui semble banal et où l’on peut observer la vie quotidienne de Russes qui semblent remarquablement…normaux.

Pourtant, Rostov-sur-le-Don, fondée en 1741, est importante dans la géopolitique de la Russie puisqu’elle est le point de jonction entre le sud de la plaine russe et le nord du Caucase. En novembre 1941, les blindés de Kleist tentèrent de s’emparer de Rostov afin de prendre au plus vite, par le pont sur le Don, la route vers les puits de pétrole. La contre-attaque du général Timochenko empêcha Hitler d’atteindre son objectif. Une nouvelle tentative allemande eut lieu en juillet 1942 lors de l’offensive en direction de Stalingrad : Rostov succomba après une résistance acharnée et ne fut reconquise qu’après la reddition de von Paulus (2).

La Douma municipale

La Douma municipale

Aujourd’hui, Rostov-sur-le-Don est la capitale de l’oblast de Rostov, situé dans le district fédéral du Sud qui englobe également comprend la République d’Adyguée, la République de Kalmoukie, les oblasts d’Astrakhan et de Volgograd, ainsi que le kraï de Krasnodar que certains découvriront lors des jeux de Sotchi. L’oblast de Rostov fait aussi partie de la région économique du Nord-Caucase qui comprend notamment les républiques d’Adyguée, de Tchétchénie, du Daghestan, de Kabardino-Balkarie et de Karatchaïevo-Tcherkessie…

Voilà qui ajoute à la complexité russe déjà aperçue à Kazan mais, à Rostov-sur-le-Don, l’étranger de passage a l’impression d’approcher la normalité russe. Il est agréable de rejoindre, par la Pouchkinskaïa ulitza – la rue Pouchkine, bien entendu – le grand parc Gorki au centre de la ville. Ou de flâner sur la Bolchaïa Sadovaïa, en léchant les vitrines des magasins. C’est la période des soldes, les vêtements proposés ne sont guère différents de ceux qu’on voit à Paris et l’on trouve des chaussures pour femme à 40 euros – made in China ! Au cinéma, on joue « L’Age de glace 4 », comme chez nous, comme partout, mais un peu plus loin la statue dédiée aux héros de la Révolution d’Octobre est toujours en place. Au bout du Vorochilovski pospect, un pont relie la rive européenne à la rive asiatique qui est sans la moindre particularité. « L’Europe aux anciens parapets » est un fantasme d’esthètes occidentalistes : cela fait belle lurette que l’Europe a repoussé, loin dans l’Asie géographique, ses limites toujours imprécises.

Au bord du Don

Au bord du Don

Sur la rive européenne, une promenade ombragée permet de contempler le Don, face à de petites plages sur lesquelles il est déconseillé d’aller se baigner tant il y a de navires plus ou moins polluants qui remontent le fleuve.

A Rostov-sur-le-Don comme à Moscou où j’ai passé deux journées, j’ai souvent comparé sans trop le dire mes souvenirs d’il y a vingt ans aux impressions que donne, dans la capitale fédérale et dans les capitales régionales, la nouvelle Russie. Les misères visibles, les pénuries, les équipements fatigués et l’insécurité avaient créé un environnement à tous égards accablant. Aujourd’hui, les rues sont encombrées de véhicules ouest-européens, les mafieux sont indétectables et on trouve, comme chez nous, des restaurants de toutes sortes qui servent une cuisine de bonne qualité – japonaise, caucasienne, chinoise, italienne, ukrainienne, russe… Dans les bars et les pubs anglais ou irlandais, des écrans diffusent les rythmes afro-américains qui charment les oreilles des gens de Detroit et de Liverpool. Dans les aéroports, les Tupolev-134 de l’époque soviétique ont été remplacés par des Airbus ou d’autres appareils récents et Moscou-Chérémétiévo n’est pas moins fonctionnel et me paraît plus agréable que notre Roissy.

Tchékhov

Tchékhov

La Russie a manifestement réussi à se relever, après l’effondrement du système soviétique et les ravages de l’ultralibéralisme. Mais beaucoup de Russes se plaignent des salaires modiques et des retraites insuffisantes, de la cherté des logements, de la mauvaise qualité des produits de grande consommation, désormais en abondance dans des supérettes ouvertes jour et nuit, de la pollution, de la brutalité de la société – tous facteurs qui incitent de nombreux jeunes à émigrer ou du moins à rêver de cieux plus cléments. Et, à Rostov-sur-le-Don, comment ne pas s’inquiéter des attentats et du banditisme qui touchent le Nord-Caucase et des conflits latents (3) qui risquent de déstabiliser cette région ?

Lors du séminaire franco-russe tenu à Paris en juin (4), les lenteurs et les incohérences du développement économique et social de la Russie ont été sévèrement soulignées. Il faudrait une croissance beaucoup plus forte – 6% au moins, au lieu de 4,5% par an – afin de rénover les infrastructures, de favoriser les innovations et d’améliorer le niveau de vie… Les capacités financières existent, mais l’Etat n’a pas les moyens de les employer efficacement alors que le pays va être confronté aux effets de l’éclatement de la zone euro. Dans la Russie qui se modernise à l’occidentale et qui voudrait se faire accepter comme « économie de marché » banale, que de redoutables fragilités…

Juillet 2012

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(1) Guides Gallimard : Russie-Belarus-Ukraine, 2010, cependant utile et joliment illustré.

(2) Cf. Antony Beevor, Stalingrad, Editions de Fallois, 2001.

(3) Cf. Oleg Serebrian, Autour de la mer Noire, Géopolitique de l’espace pontique, Editions Artège, 2012 – ouvrage présenté sur ce blog.

(4) Le séminaire franco-russe a tenu sa 41ème session les 25, 26 et 27 juin à l’EHESS : « Le développement de la Russie au risque de la crise européenne : constats, problèmes et perspectives ».