Khiva – Kalta minar

 

En provenance de Saint-Pétersbourg, l’avion atterrit à Ourguentch au petit matin. Dans l’Ouzbékistan russe puis soviétique, la ville s’appelait Novy-Ourguentch car la vieille Urganj, qui se trouve sur le territoire du Turkménistan, a été abandonnée quand l’Amou-Daria, qui se jetait dans la Caspienne jusqu’au 16ème siècle, est allé se déverser dans la mer d’Aral.

La vieille Ourguentch évoque un empire disparu ou plutôt l’esquisse d’un empire : celui du Khârezm ou Khorezm qui tenta de s’établir en Asie centrale au 12ème siècle. Sa capitale n’est pas tout à fait oubliée – elle a donné son nom à l’organdi – et les Ouzbeks sont fiers du rôle qu’elle a joué dans l’histoire de la pensée : Avicenne (980-1037) et Al-Biruni (973 – 1048) y ont séjourné et l’algèbre comme les algorithmes doivent leur nom et leur diffusion en Europe au persan Al-Khwarizmi, né à Khiva vers 780. Qu’on se le dise : les chiffres utilisés sont arabes mais les mathématiques doivent beaucoup aux Perses, de même que la médecine et l’astronomie. Avicenne, commentateur d’Aristote, fut le premier à décrire le diabète, la cataracte, la méningite et à émettre des hypothèses pertinentes sur la propagation des maladies infectieuses. Al-Biruni est réputé pour ses apports aux mathématiques et pour ses calculs astronomiques à une époque où, sur la pointe occidentale de notre continent, la philosophie et la science sont encore dans les limbes.

Le Khorasan

 

La province de Khorezm prend de l’importance et tente de s’émanciper face à Ahmad Sandjar, un Turc iranisé, fils de Malik shah (1072-1092) qui régnait sur le grand empire seldjoukide. Lorsque cet empire entre en décomposition après la mort de Malik, Sandjar âgé d’une douzaine d’années devient en 1096 gouverneur du Khorasan, une vaste province qui s’étendait sur l’Est de l’Iran, sur une partie du Tadjikistan, de l’Afghanistan, de l’Ouzbékistan et du Turkménistan actuels et sur laquelle il parvient, non sans batailles, à établir son autorité qu’il étend à Samarkand en 1130 et au Khorezm en 1138. Ourguentch est alors la capitale du chah de Khorezm, Atsiz, chassé par Sandjar puis pardonné en 1141. Sandjar reperd la province à la suite de ses défaites contre les Kara-Khitaï (1) et Atsiz en profite pour se révolter et conquérir la capitale du Khorasan, Merv, où il ne peut se maintenir : après plusieurs années de rébellion et de complots, Atsiz fait sa soumission définitive en 1147 et demeure fidèle à Sandjar lorsque celui-ci tombe entre les mains de la tribu turque des Oghouzes et demeure leur prisonnier de 1153 à 1156.

Empire du Khorezm 1190-1220

 

Atsiz meurt cette même année 1156 et Ahmad Sandjar un an plus tard. Le Khorezm passe alors sous la tutelle des Kara-Khitaï qui ont pour vassal le shah Arslan. A sa mort en 1172, ses deux fils, Takach et Sultan Chah, se disputent le pouvoir. Takach est battu puis restauré par ses protecteurs mongols contre lesquels il se révolte. Les Kara-Khitaï cherchent à restaurer Sultan Chah, échouent mais lui donnent une armée pour conquérir le Khorasan. A la mort de Sultan Chah en 1193, Takach ajoute le Khorasan au Khorezm puis s’en va affronter et défaire Toghul III, le dernier sultan Seldjoukide qui est tué en 1194 à la bataille de Rey (près de Téhéran). La Perse est conquise et les bases de la puissance khorezmienne sont constituées.

C’est sous le règne du fils de Takach, Ala ad-Din Muhammad (1200 – 1220), que l’empire du Khorezm atteint son apogée. Muhammad décide d’attaquer les Ghourides, des Afghans qui avaient chassé les sultans turcs ghaznévides de leurs terres afghanes puis du Pendjab. La première bataille tourne à l’avantage du sultan ghouride qui vient piller le Khorezm en 1204. Mais Muhammad demande l’aide des Kara-Kitaï et défait les Ghourides la même année puis s’empare de Hérat et d’une grande partie de l’actuel Afghanistan. Proclamé sultan, Muhammad s’accorde avec le prince de Samarkand qui décide de ne plus reconnaître la suzeraineté des Kara-Khitaï mais celle du nouveau sultan, Othman,  avant de se révolter contre celui-ci. Othman est battu puis exécuté et la Transoxiane est définitivement conquise en 1212.  Cinq ans plus tard, le sultan part à la conquête de la Perse où les gouverneurs turcs s’empressent de reconnaître son autorité. « A cette date de 1217, écrit René Grousset (1), l’empire turc khwarezmien, borné au nord par la ligne du Syr-Daria, à l’est par le Pamir et les montagnes du Waziristân, à l’ouest par l’Azerbaïdjan, les monts du Luristan et du Khûzistân, comprenait la Transoxiane, presque tout l’Afghanistan, presque toute la Perse. »

Khiva

La chute de l’empire fut rapide. En 1218, Gengis Khan avait conquis tout le Turkestan oriental et représentait dès lors une menace potentielle pour le Khorezm, dont l’unité, toute récente, est défendue par une armée composite que dirige depuis Khiva un sultan enivré par ses victoires et qui avait eu le tort de menacer le calife de Bagdad, devenu son ennemi. Puis une caravane mongole fut pillée et détruite à la frontière de l’empire du Khorezm par Qadir-khan, le gouverneur de la ville d’Otrar sur le Syr-Daria. Gengis khan envoya trois ambassadeurs à Khiva pour demander réparation. Muhammad fit exécuter l’un d’entre eux et renvoya les deux autres le crâne rasé. Point d’autre réponse à cette humiliation délibérée que la guerre. Gengis Khan rassembla 200 000 hommes et lança ses troupes en 1219. Les Mongols s’emparèrent de Khodjent puis de Boukhara et de Samarkand en 1220 puis Ourguentch en 1221. Le sultan du Khorezm s’enfuit au Khorasan. Pourchassé par une armée de 20 000 Mongols, il mourut d’épuisement sur une île de la Caspienne en décembre 1220. Populations exterminées, pyramides de crânes, destruction de monuments admirables : toute une civilisation persane fut détruite mais point l’islam car en 1222 Gengis khan se fit expliquer à Boukhara la religion des pays conquis et, à Samarkand, ordonna que la prière musulmane soit faite en son nom.

« Dans les premiers temps d’un empire, ses frontières ont toute l’étendue qu’elles sont capables de prendre. Ensuite elles se rétrécissent graduellement, jusqu’à ce que l’empire soit réduit à rien et s’anéantisse » dit Ibn Khaldoun dans ses Prolégomènes. Pour l’empire du Khorezm, tout se joua en quelques années. Après l’anéantissement, Khiva, Boukhara et Samarkand purent revivre mais nul khan ne tenta de faire renaître un empire qui n’avait pas eu de dynastie à la mesure de son projet.

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(1)    Peuple proche des Mongols, fondateur en Chine de la dynastie des Liao qui règne de 947 à 1122. Expulsés de Chine, les Khitaï noirs (Kara-Khitaï) avaient conquis une partie de l’Asie

(2)    René Grousset, L’empire des steppes, page 220. Voir aussi : Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens, Des origines à nos jours, Fayard, 2008.

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