Favorables à la ligne diplomatique adoptée par le président de la République et le ministre des Affaires étrangères, c’est avec calme que nous lisons les textes de soutien au gouvernement des Etats-Unis.

Le rêve de l’empire est aussi vieux que la France et la perspective fusionnelle est un choix cohérent : l’illusion de la puissance partagée –  comme gardien de musée, animateur de terrains de jeux ou troupier supplétif – assure un certain confort tout en libérant du poids des responsabilités.

Publiée, signée, revendiquée, la volonté d’abdication nous incite simplement à persévérer dans notre existence collective – celle d’un pays qui n’a pas besoin de la fiction d’un fédéralisme européiste sous égide américaine pour concevoir sa place et son rôle dans l’internationale des nations européennes. Toujours courtois, modérés dans leurs expressions, les atlantistes sincères ne troubleront pas notre sérénité – hélas limitée au champ de la diplomatie – tant que Jacques Chirac et Dominique de Villepin demeureront sur le sentier de la politique gaullienne.

En revanche, l’attitude de certains intellectuels censés représenter la « génération morale » pourraient nous mettre en colère. Curieux moralistes, qui ont retenu de leur jeunesse gauchiste la technique de l’amalgame diffamatoire, le goût de l’allusion blessante et la frénésie de la condamnation urbi et orbi. Parmi plusieurs articles insupportables, je retiens la dénonciation, par André Glucksmann, de «l’étrange renversement d’alliance » (1) que nous saluons ici comme le retour tardif, presque inespéré, à la tradition diplomatique française.

Nous autres royalistes et nos amis gaullistes dont je me fais l’écho, nous ne supportons pas d’être confondus avec les quelques partisans de Saddam Hussein qui se sont mêlés aux récentes manifestations, ni avec les groupes violents qui s’identifient sur le mode hystérique aux Palestiniens – ni d’ailleurs avec les extrémistes kurdes chers à Madame Mitterrand.

Nous ne supportons pas non plus la confusion infamante entre une politique nationale (jamais « absolue » puisqu’elle a toujours été pensée et menée dans le concert des nations), et les positions de Carl Schmidt « dans sa période nazie » – autrement dit le « culte d’une souveraineté über alles ». La souveraineté politique est-elle par essence totalitaire ? Sommes-nous nazifiants ou nazifiés ? Et qui d’autre que nous figure au tableau d’infamie ?

Quand on a le courage de défier Saddam Hussein depuis Paris, on n’hésite pas à publier les noms et à désigner les publications qu’on incrimine. Le défi est lancé à André Glucksmann et à ceux (par exemple Bernard-Henri Lévy) qui dénoncent les liens qui seraient tissés entre les antimondialistes, les anti-américains et les antisémites. Ces accusations sont trop générales : là encore, il faut nommer, citer, convoquer devant de larges publics les intellectuels, les chercheurs, les journalistes, les militants qui se sont rendus suspects ou qui seraient manifestement coupables.

Nous ne supportons pas qu’on nous fasse honte au nom des droits de l’homme alors qu’on méprise le droit international et qu’on oublie les massacres et les injustices qui dérangent. Nous n’avons pas de leçons à recevoir d’un cynique qui justifie la guerre menée par les anglo-américains en Irak sans mandat de l’ONU par cette autre violation de la légalité internationale que fut, en 1999, l’agression des forces de l’OTAN contre la Yougoslavie. Nous n’avons pas de leçons à recevoir de moralistes qui ont fait campagne pour armer les albanophones de l’UCK et qui ne dénoncent pas, tout aussi fortement, les groupes politico-mafieux qui se disputent aujourd’hui le Kosovo.

Nous ne supportons pas qu’un intellectuel français dénigre la diplomatie de son pays et celle de nos alliés allemands, belges et russes en affirmant que ce camp de la paix « refuse le désarmement d’un fauteur de guerre patenté ». Pur mensonge, puisque le désarmement de l’Irak était en cours et presque achevé.

Nous n’attendons pas la moindre réponse d’André Glucksmann et de ses amis. Nous leur demandons seulement de jeter sur la place publique les noms et les adresses de ceux qu’ils dénoncent afin que chacun puisse enfin répondre de ce qu’il fait.

***

(1) Le Monde, 5 avril 2003. Tous les mots entre guillemets sont tirés de cet article.

 

Editorial du numéro 814 de « Royaliste » – 14 avril 2003