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Il ne faudrait pas parler de ce livre mais le lire et s’en aller vers cette « Grèce quotidienne de quatre mille ans » que nous raconte Jacques Lacarrière.

La lettre ouverte est un genre difficile : entre le cours de morale et la polémique personnelle, la voie se révèle particulièrement étroite pour qui veut dire son fait sans régler ses comptes et lancer des avertissements qui ne soient pas des exhortations gratuites.

Et il faudrait comme lui y retourner chaque année pendant vingt ans, franchir la barrière de la langue et parcourir les mêmes chemins — à pied, comme il se doit — pour se pénétrer complètement de cette terre et pour entrer en amitié vraie avec ce peuple.

Car « L’Eté grec » (1) n’est pas, malgré la collection où il figure, un essai d’ethnologie ou la description savante de l’itinéraire d’un lettré. Non que la culture classique ne soit pas présente et vivante chez cet « helléniste marginal » qui a joué Les Perses à Epidaure. Mais ce livre est autre chose : au fil d’une longue errance, le récit d’une « liaison amoureuse » avec un peuple, avec un pays et son histoire.

Liaison ? Amour ? Il ne s’agit pas d’effets de style. Le désert exerce une étrange fascination et le « mal jaune » fait naître, dit-on, de sourdes nostalgies, il n’est donc pas absurde de tomber amoureux de la Grèce… Mais alors il faut l’aimer tout entière, terre et pierres mêlées, passé et présent confondus.

Comment pourrait-il en être autrement ? Sauf pour les touristes débarqués d’un Boeing et qui « font les sites » en huit jours, la Grèce ne peut être pour le voyageur un simple champ de ruines maintenant déserté. Il y a les couleurs, il y a les odeurs — myrrhe, résine, thym, sauge, menthe — il y a son vin lourd et fruité et puis les « bouzoukia », les chants et les danses. Comment ne pas s’imprégner de tout cela, sur la route d’Epidaure, de Delphes ou de Mycènes ?

Et puis il y a la langue. Une langue vieille de trois mille ans. Une « langue identique dans ses changements successifs » qui a triomphé des Turcs comme elle se rit aujourd’hui de l’américanisation. Une langue qui fait l’unité profonde de la Grèce ancienne et moderne, elle aussi changeante et pourtant identique. Fascination de ces mots qui viennent de si loin, comme de ces visages qui ressemblent aux fresques et aux statues…

Il serait absurde cependant d’idéaliser la Grèce, pour n’y voir que bergers inspirés et clartés antiques. Elle connaît sa part d’ombre. Et elle ne se laisse pas prendre aussi facilement qu’on pourrait le croire.

Qu’est-ce que la Grèce en effet ? Elle est aux sources de notre Occident mais elle porte aussi la marque de l’Orient : on le sent en écoutant sa musique, en montant dans un autocar — véritable communauté de destin —, ou en passant quelques heures à la terrasse d’un café. D’ailleurs, est-ce vraiment ce pays de la mesure cher à nos hellénistes distingués ? Ou bien n’a-t-elle pas toujours été, même aux temps classiques, le pays de la démesure ?

Ambiguïté de la Grèce, que révèle à chaque instant Jacques Lacarrière. C’est le Mont Athos, où se mêlent la piété la plus extrême et l’ignorance la plus noire — sauf chez l’étonnant père Nikone, anachorète russe et savant astronome. C’est le mélange de la beauté et de la misère, de la fierté et du sordide, de l’amitié véritable et des haines recuites.

C’est aussi le courage, le goût de la liberté et l’amour de la patrie, indéracinables malgré les invasions, les interventions politiques étrangères et les luttes internes. C’est tout cela la Grèce, et aussi tout ce qu’un article ne saurait contenir : la mer et les cyprès, les îles et les oliviers, le soleil et les nuits. Vous les retrouverez dans « L’Eté grec », qui est autre chose encore : une invitation à un premier ou à un nouveau voyage. L’un comme l’autre en seront illuminés.

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(1)    Jacques Lacarrière : L’Eté grec (Plon, collection Terre humaine).

Article publié dans le numéro 222 de la NAF bimensuel royaliste – 24 mars 1976