La fin du modèle absolutiste de planification entraîne-t-elle nécessairement l’apparition d’une économie de marché salutaire ?

Chacun se souvient, avec ironie ou amertume, de la célèbre apostrophe de Laurent Fabius au congrès de Metz : « Entre le plan et le marché, Michel Rocard, il y a le socialisme ! ».

Après douze années, le socialisme à la française reste introuvable, mais le jeune camarade Fabius, qui n’apportait pas la bonne réponse en termes de projet, avait le mérite de poser une utile question théorique : entre le plan et le marché, il y a bien quelque chose qu’on pourrait appeler, faute de mieux, cette économie mixte qui combine l’indispensable intervention de la puissance publique et les avantages de la liberté des échanges marchands.

La réalité du mélange des interventions publiques et des actions privées est directement observable en France, et les règles générales que l’on peut en retirer ont une importance capitale dans cette Europe de l’Est qui est vivement incitée à passer du plan au marché, et dont les responsables se sont laissés prendre aux charmes pernicieux de la rhétorique libérale. Pour dissiper leurs illusions et les nôtres, quant à l’idéologie du marché, il importe de lire attentivement l’imposant travail réalisé par la revue Economies et Sociétés. Ce numéro, le dernier de la série « Economie planifiée » qui n’a plus de raison d’être, est en effet tout entier consacré aux aspects économiques de la transition en Europe de l’Est, saisie sous l’angle théorique et dans son déroulement pratique (1).

A côté des études publiées sur les transformations économiques dans les pays de l’ancien bloc soviétique, on trouvera dans ce cahier de l’ISMEA (2) des articles majeurs sur les concepts et la pratique de la privatisation (Marvin Jackson), sur l’Est dans la crise (Gérard de Bernis) ou encore sur la nouvelle économie mixte par Roland Lantner et Emmanuelle Fauchart. Autant d’études d’une grande rigueur conceptuelle et appuyées sur des observations solides qui dissipent les illusions entretenues par les cabinets américains sur les équilibres spontanés qui procéderaient d’une application des prétendues lois du marché.

Point de marché qui ne soit inscrit dans une collectivité politique – nation ou empire. Point de marché sans État, point de liberté sans justice. Ces vieilles vérités retrouvent de l’écho dans le monde tel qu’il va, et prennent la forme d’anticipations, pas toujours optimistes, dans les travaux publiés sous l’égide de l’ISMEA.

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(1) Economies et Sociétés : Transition en Europe de l’Est, les nouveaux rivages du marché, 1992 – PUG

(2) Institut d’économie appliquée, fondé par François Perroux.

Article publié dans le numéro 594 de « Royaliste » – 8 février 1993.