Même si le nom de l’auteur ne dit rien aux gens du Nord, le titre charrie tout un cortège d’images et de mots : excédents, vin italien, routes bloquées, et cet homme tirant au fusil sur les CRS. C’était à Montredon …

L’actualité s’est arrêtée un instant sur ce drame, avant de passer à autre chose. Liban, Carter, municipales, tant d’événements spectaculaires doivent retenir l’attention des « médias »… Pourtant les problèmes demeurent, tout aussi angoissants. La photo de couverture les résume parfaitement : un ciel, avec de gros nuages noirs. Parce que la viticulture dépend du temps qu’il fait, dont les citadins ne se souviennent plus que le dimanche. Parce que la colère gronde comme l’orage, et depuis trop longtemps pour ne pas éclater.

Alors on ouvre le livre, avec tout de même une légère réticence. Encore un plaidoyer pro domo. Des chiffres en perspective, et des tonnes d’arguments. Pourtant le « problème viticole » traine tant qu’il semble insoluble. D’ailleurs il y a tant d’autres « problèmes », tant d’autres dossiers en souffrance.

Et puis, c’est la bonne surprise d’un livre vrai… L’ancien président de la Fédération nationale des producteurs de vins de table ne s’est pas effacé derrière ses chiffres, et n’a pas produit le discours stéréotypé du « bon » responsable syndical. Ce livre est d’abord’ celui d’un homme qui aime la vie, qui aime les siens, qui aime sa terre, qui aime la vigne. Si on ne saisit pas d’abord cela, on ne peut pas comprendre les raisons d’une révolte qui va bien au-delà des revendications professionnelles.

Cela ne signifie pas que la défense des intérêts immédiats du Midi viticole soit absente du livre : en tant que dirigeant syndical, Emmanuel Maffre-Baugé a négocié avec plusieurs ministres de l’Agriculture, de Faure à Duhamel, de Cointat à Chirac. Et son ouvrage peut se lire comme l’histoire d’une lente désillusion : de Pompidou à Giscard, ce n’est que la longue série des promesses non tenues, d’une politique au jour le jour sanctionnée par le drame de Montredon.

Mais ces « Vendanges amères » sont aussi un itinéraire politique. Catholique, de famille maurrassienne, Emmanuel Maffre-Baugé a progressivement découvert les causes profondes du « problème viticole » :au-delà des crises de surproduction, l’anarchie du système économique libéral ; au-delà des importations de vins italiens, le caractère néfaste du marché commun viti-vinicole ; au-delà du « marketing*le piège de la société « de consommation » et du capitalisme bancaire.

D’où sa révolte, qui n’est pas destructive, ou « subversive » comme disent bêtement les gens de droite. Au contraire. L’amour de la terre et des hommes qui la travaillent devient un enracinement plus profond encore, par la redécouverte de la culture occitane. Et la défense de la vigne, de spontanément corporatiste, aboutit à la revendication d’un socialisme qui se tiendrait aussi éloigné du Goulag que du libéralisme économique. Mais attention : E. Maffre-Baugé ne dévide pas les litanies creuses de nos campagnes électorales. Sa conviction est le fruit d’une expérience, et ses conclusions sont indissociables de toute une vie.

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Article publié dans le numéro 245 de « Royaliste » – 31 mars 1977