La disparition du groupe parlementaire de Jean-Marie Le Pen ne mettra pas fin à la dangereuse séduction qu’exerce le président du Front national. Au lieu de se réjouir d’une fausse victoire, il faut s’interroger sans relâche sur les causes d’un mouvement qui assombrira longtemps encore notre vie politique.

Dès ses premiers succès, nous avons dit que ce courant n’était pas seulement xénophobe mais exploitait aussi la nostalgie des « valeurs traditionnelles ». De fait, pendant la campagne présidentielle, le thème des valeurs a agité les formations de droite mais, comme d’habitude, dans un médiocre désir de récupération électorale. Il faut au contraire prendre au sérieux cette recherche des valeurs, afin d’éviter qu’elle ne se fourvoie dans de tragiques impostures. Nul doute en effet que la requête soit légitime : la société moderne brouille les repères et tend à effacer les références communes, les lois de la compétition créent un sentiment d’insécurité et aggravent le chômage, l’affaiblissement ou la disparition de communautés protectrices qu’il s’agisse de la famille, de l’Eglise catholique ou du Parti communiste augmentent le désarroi.

SÉDUCTION

Lorsque le présent déçoit, lorsque l’avenir paraît plus sombre encore, il est tentant de suivre ceux qui annoncent la renaissance des communautés et des valeurs perdues. La séduction qu’exerce Jean-Marie Le Pen tient à ce désir d’être à nouveau intégré dans une totalité riche de sens, à cette nostalgie d’une société unifiée et paisible, pure de toute contamination extérieure. Cette séduction est d’autant plus forte qu’elle fait référence à d’authentiques soucis (l’origine, l’identité) et à des valeurs communes (familiales, patriotiques) dont la dégradation est vivement dénoncée. On comprend dès lors que la réprobation morale de l’extrémisme soit rejetée au nom d’une moralité supérieure, que l’ironie des beaux esprits sur les valeurs soit regardée comme un signe de leur malignité, que la violence et les manœuvres antilepénistes soient perçues comme preuves d’un complot contre la vérité.

Pour conjurer le danger que Jean-Marie Le Pen représente, il faut commencer par le prendre au mot et par lui reprendre ses mots. Rien ne serait plus fâcheux que d’abandonner tout un vocabulaire au Front national sous prétexte qu’il l’utilise, et de lui laisser le choix des définitions. Le patriotisme ne devient fascisant, l’identité xénophobe et la tradition réactionnaire que s’il y a consentement à la dérive du langage, puis à la subversion des valeurs, aux comportements de transgression et aux impostures historiques qui caractérisent le Front national comme tant d’autres mouvements nationalistes et autoritaires avant lui.

Transgressions ? Il faudrait analyser de plus près certains thèmes qui tiennent du fantasme. Contentons-nous dans le cadre de cet éditorial de l’exemple significatif du déplacement par le Front national, de sa propre autorité, de la fête nationale et religieuse de Jeanne d’Arc pour convenances électorales…

Subversion ? Elle se manifeste dans la confusion entre les domaines politique et religieux, au nom de l’« intégrité» d’un catholicisme qui a pourtant établi les distinctions nécessaires. Elle s’exprime dans un parti qui prétend confisquer la patrie et s’arroge le droit d’exclure de la communauté de naissance et de choix qui bon lui semble, et dans un nationalisme qui nie la complexité nationale, la richesse et la diversité de son tissu au nom d’une pureté introuvable. Elle s’affirme dans l’imposture d’une « tradition » qui est conçue hors du mouvement historique, dans une immobilité abstraite. Elle naît de cette passion de l’équivalence qui est le propre du nihilisme. Car pour Jean-Marie Le Pen tout se vaut : même héroïsme des deux côtés pendant la dernière guerre comme il l’a récemment déclaré à Strasbourg, et égalité de tous les déportés dans les camps qui réduit à une commune mesure la politique du génocide. Cette dévaluation des valeurs, au nom des valeurs elles-mêmes, est une perversion inhérente aux mouvements de réaction nationaliste et autoritaire. Nous savons que Martin Heidegger s’est (au moins … ) laissé prendre à la religion nazie de l’origine, à sa promesse de renaissance d’une Allemagne qui était dans le même temps radicalement attaquée dans sa culture et dans ses communautés traditionnelles. Et, tout en évitant les amalgames, nous ne pouvons oublier que le régime de Vichy, sous couvert de traditionalisme, viola comme nul autre les principes généraux du droit (la non-rétroactivité des lois), les lois de l’hospitalité (à l’égard des réfugiés allemands) et la protection due aux citoyens (la rafle du Vel ‘d’Hiv’).

IGNORANCE

On dira qu’une réflexion sur les valeurs communes ne peut intéresser les personnes exclues ou désemparées qui votent pour le Front national. C’est leur témoigner un bien grand mépris, car c’est dans la détresse matérielle et morale que se posent les questions essentielles. Si la droite classique est aujourd’hui désarmée, c’est qu’elle a cessé depuis trop longtemps de penser. Si l’antiracisme n’a rien pu empêcher, et se trouve pris au piège de ses propres affirmations, c’est qu’il s’est contenté de répéter mécaniquement le même discours. Si tant de bonne volonté dans « l’approche concrète des problèmes » se révèle inopérante, c’est qu’il manque à l’indispensable action sur le terrain une vision d’ensemble. Le « problème » des valeurs se pose concrètement et seuls ceux qui s’en soucient ou manipulent ce thème ont chance d’être écoutés.

C’est dire, une nouvelle fois, l’urgence d’un retour des responsables politiques à la réflexion fondamentale qu’il s’agisse des traditions dont ils se réclament, de l’identité collective, du projet commun, de la modernité (qui peut faire l’objet d’une critique non-réactionnaire), des fondements et des objectifs de l’économie ou du lien social. Le scandale est que, sur chacune de ces questions, des recherches majeures ont été faites, qui ont une portée pratique mais qui sont négligées par indifférence ou crainte de sombrer dans « l’intellectualisme ». C’est pourtant l’ignorance qui ouvre la voie à ce fascisme dont Georges Pompidou disait, peu avant de mourir, qu’il était « plus proche de nous » que le communisme.

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Editorial du numéro 495 de « Royaliste » – 9 juin 1988