Les vainqueurs de la Révolution russe se sont acharnés à effacer toutes traces de ceux qui, n’étant pas bolchevicks, luttaient contre l’autocratie tsariste. Dans un livre dédié à Fanny Kaplan, qui tira sur Lénine en 1918, Jacques Baynac a voulu sauver de l’oubli le Parti socialiste-révolutionnaire.

Les ombres de Lénine et de Trotski ont recouvert toute l’histoire du mouvement révolutionnaire au XXème siècle, comme si cette histoire n’avait été que celle de l’irrésistible ascension du bolchevisme : les anarchistes sont négligés, les sociaux-démocrates méprisés et le P.S.R. est considéré comme une minorité composée de petits-bourgeois terroristes.

Etonnante minorité qui, en novembre 1917, recueille 60% des voix lors de l’élection de l’Assemblée constituante. Majoritaires au Soviet des ouvriers et des soldats, titulaires du Ministère de l’Agriculture, dominant le Soviet panrusse des paysans, les socialistes-révolutionnaires semblaient alors tenir entre leurs mains l’avenir de la Révolution.

L’avenir de la Russie aurait-il été différent ? Jacques Baynac le pense, montrant que le P.S.R. représentait un courant démocratique et autogestionnaire. Influencé par le marxisme dans leur analyse économique, les socialistes-révolutionnaires ne sont pas matérialistes. Partisans d’un Etat réduit au minimum, ils veulent construire le socialisme sur des principes d’autodétermination et d’auto-administration.

Loin d’être un mouvement d’intellectuels, le Parti socialiste-révolutionnaire réussira à s’implanter profondément dans le monde paysan et dans le prolétariat urbain, du moins jusqu’en 1908-1909. Mais il se rendra surtout célèbre par les attentats perpétrés par son « Organisation de combat ». Par les balles ou par les bombes elle assassine aristocrates, ministres, généraux, policiers, s’apercevant trop tard que l’organisateur du terrorisme est, depuis son adhésion au P.S.R., un agent de la police secrète : c’est l’étonnante « affaire Azev », qui sera une des principale causes du déclin du P.S.R.. Mais les socialistes-révolutionnaires ne furent pas les seules victimes des manipulations policières : le pope Gapone, héros de la Révolution de 1905, était un agent de l’Okhrana, ainsi que Malinovski, enfant chéri de Lénine, qui fut le chef du groupe bolchevick à la Douma !

Quand la guerre éclate, le P.S.R. est affaibli et divisé entre partisans de l’internationalisme et défenseurs de la patrie russe. Lénine, de son côté, est découragé. La révolution débutera donc sans que les partis révolutionnaires la suscitent. Ils sauront cependant, le P.S.R. surtout, prendre une place importante dans les institutions nouvelles. Ce brillant rétablissement n’empêchera pas les socialistes-révolutionnaires d’être éliminés politiquement et physiquement par Lénine. Jacques Baynac expliquera pourquoi et comment dans un second ouvrage.

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(1) Jacques Baynac, Les socialistes révolutionnaires, Robert Laffont.

Article publié dans le numéro 313 de « Royaliste » – 3 avril 1980