Qui s’intéresse à l’avenir du Parti socialiste le voit inscrit dans une succession rigoureuse d’événements. D’abord le congrès de Rennes, dont le caractère « idéologique », annoncé naguère, a été oublié au fil des manœuvres entre présidentiables et des luttes, parfois haineuses, entre les diverses fractions de l’appareil. Ensuite les élections législatives de 1993 que les socialistes, à peine remis de leur campagne électorale interne, vont se mettre à préparer. Enfin, deux ans plus tard, la campagne pour l’élection présidentielle. C’est dire que ces « trois années sans élections » qu’on nous promettait d’un air gourmand – années de réflexion fondamentale, de mise au point de nouveaux projets – se réduisent comme peau de chagrin et laisseront le Parti socialiste dans le désarroi qui est le sien depuis plusieurs années, quant à son identité et quant à son projet. Cent fois, nous avons dit que cette réduction d’une tradition politique à un consortium d’intérêts électoraux était à la fois funeste pour cette tradition et préjudiciable au débat démocratique. Il faut maintenant ajouter que cette absence de pensée et de projet va avoir de graves conséquences sur le plan européen. Dans l’Europe des nations qui se reconstitue au sortir de l’enfermement totalitaire et qui doit en même temps réinventer des Etats de droit, retrouver une identité paisible face aux poussées nationalistes et surmonter ses difficultés économiques et financières, que disent et que font les socialistes français, qui se sont toujours affirmés européens convaincus et qui sont membres d’une Internationale ?

Bien sûr, les socialistes français sont favorables aux révolutions qui se déroulent en Europe centrale et orientale, et il ne fait pas de doute qu’ils les accompagneront de leurs vœux. Bien sûr, ils ne doivent pas se substituer au président de la République, au gouvernement qui agit selon son impulsion et aux entreprises qui devraient, sans tarder, suivre le mouvement. Ils ont cependant un rôle important à jouer, quant aux échanges intellectuels, dans les débats sur les institutions politiques et sur l’organisation de la vie démocratique. Il ne s’agit pas d’emprise idéologique, d’ingérence dans les affaires intérieures des Etats ou de création d’antennes partisanes, mais simplement de la mise en commun de réflexions et d’expériences, de circulation des idées, d’aide lorsque celle-ci est demandée.

Il ne s’agit pas non plus de souhaiter que le Parti socialiste exerce un monopole dans ces nécessaires relations avec l’Europe récemment libérée. D’autres traditions politiques françaises pourraient apporter leur contribution – notamment la tradition gaullienne dès lors que celle-ci retrouverait son sens de l’Etat, sa conception première du développement économique planifié et concerté, et son idée de la participation. Hélas, après une dérive vers un libéralisme primaire, la querelle entre Jacques Chirac et Charles Pasqua et le désir de reconquête du pouvoir entraîne le RPR vers le bas. Ne parlons pas de la tradition démocrate-chrétienne, compromise avec un libéralisme économique qu’elle devrait récuser au nom de sa doctrine originelle, ni du libéralisme politique qui n’a pas encore retrouvé –  ô François Léotard ! – d’expression politique digne de ce nom.

Reste la tradition socialiste dans son intention première, qui était de protéger les personnes et les communautés contre la violence de l’économie capitaliste. Ce souci, très proche de celui du royalisme social de la fin du siècle dernier, n’a cessé d’être d’une pleine actualité et devrait trouver son expression concrète dans une Europe centrale et orientale menacée par l’idéologie du marché.

Oiseaux de proie

A peine libérée du joug communiste, cette partie de l’Europe voit s’abattre sur elle des prédateurs et des profiteurs à la recherche de consommateurs pour leur camelote et, surtout, de la rentabilité immédiate et maximale de leurs investissements : Mc Donald à Moscou, revues légères un peu partout, telle est leur conception de l’investissement productif. Beaucoup plus grave, voici que le Fonds monétaire international se met à prescrire les recettes ultralibérales qui ont provoqué tant de misères et d’émeutes de la faim dans les pays du Tiers monde : le retour à la loi du marché pour la fixation des prix entraîne, en Pologne et en Hongrie, des augmentations catastrophiques pour les produits de première nécessité – en Pologne 38% pour le pain, 400% pour l’électricité, 600% pour le charbon (1). Et le professeur Jeffrey Sachs, conseiller d’une société américaine, estime que la Pologne n’a pas assez de chômeurs et que leur multiplication serait la conséquence logique et nécessaire d’une politique de privatisation et d’un repli général de l’Etat hors du domaine économique. Après quarante ans de souffrances dans l’attente du paradis communiste, voici que l’on prétend exiger des peuples d’Europe de l’Est plusieurs années de sacrifices dans l’attente du paradis libéral où, contre toute justice, les forts sont appelés à écraser les faibles.

Sur les décombres du collectivisme et face au danger du capitalisme sauvage, une nouvelle politique économique est à mettre en œuvre. Cela ne se fera pas sans une pensée à la fois critique et positive, capable de définir les objectifs et les moyens d’un développement économique nécessaire, mais réglé par l’Etat, respectueux du tissu social et de la sécurité des personnes. Il était dans la tradition du socialisme démocratique français de tracer de telles perspectives, en s’inspirant d’une pensée économique et sociale renouvelée, qui existe, qui est riche de traductions concrètes mais qui demeure, malgré nos efforts, largement ignorée. En France et dans l’Europe qui s’est retrouvée, la classe politique française, et le Parti socialiste tout particulièrement, risquent de subir et de faire subir à nos partenaires les conséquences de leur mépris des idées.

Il n’est jamais trop tard pour réfléchir et il faut souhaiter que les carences que nous avons soulignées soient rapidement comblées. Sinon, d’autres institutions et d’autres associations assumeront l’ensemble de la tâche et le Parti socialiste perdra une occasion de jouer un rôle positif et de se transformer par le dialogue qui est en train de se nouer en Europe.

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(1)   Cf. l’article de Claude Julien, Le Monde diplomatique, février 1990.

Editorial du numéro 531 de « Royaliste » – 1990