Les choses n’allaient déjà pas très bien entre les citoyens et la police. Mais aujourd’hui, il semble que certains veuillent de surcroît créer un conflit entre le Ministre de l’Intérieur et des policiers qui, de mal-aimés, deviendraient des mal-défendus et des condamnés à mort en sursis. Quant aux Français, ils perdraient dans cette affaire le peu de protection qu’ils sont en droit d’attendre.

Les choses sont-elles si graves ? Sans doute, ces dernières semaines, les meurtres de policiers en pleine rue, les attentats et le chantage des terroristes sont venus aggraver le sentiment d’insécurité. Faut-il désormais avoir doublement peur, à la fois des rues sombres et d’un Pouvoir qui les abandonne aux voyous ? La droite a intérêt à le suggérer. Ce n’est pas par hasard que « Paris-Match » publie plusieurs pages de photos assorties de commentaires qui accusent le Ministre de l’Intérieur, et que M. Dominique Jamet reproche à ce dernier d’avoir donné des consignes laxistes à ses policiers. Pris en flagrant délit de mensonge, M. Jamet s’écrie qu’en lui répondant M. Defferre menace la liberté de la presse. Les polémistes ont décidément la partie belle…

Il est cependant juste de souligner que c’est la droite qui a créé l’isolement moral dans lequel se trouve la police. Trop peu soucieux de la formation des gardiens de la paix, l’ancien pouvoir est responsable des très nombreuses « bavures » qui ont terni leur image. Surtout, par la répression brutale des manifestations politiques et sociales, la droite a fait de la police le défenseur attitré de certains intérêts, au lieu qu’elle soit l’auxiliaire d’une justice et la gardienne d’un ordre qui auraient dû être les mêmes pour tous. D’où la haine et le mépris du « flic » qui, contrairement à ce que l’on croit, n’ont pas toujours existé : au début de ce siècle, le « sergent de ville » était un personnage sympathique parce qu’il vivait beaucoup plus qu’aujourd’hui au milieu de la population… et parce que c’était l’armée qui était chargée de la répression.

Le nouveau régime apparaît donc comme l’héritier d’une situation malsaine à plusieurs titres : il doit à la fois rassurer une population qui croit vivre dans l’insécurité parce qu’elle a été mise en condition pendant sept ans, abolir la législation répressive votée par les précédentes majorités (loi anticasseurs, loi « sécurité et liberté ») et mette un terme à certaines pratiques. Or il n’est pas facile de rassurer à la fois la population et la police, qui ont toutes deux peur des délinquants, et parfois même l’une de l’autre. Autant de contradictions que l’opposition peut facilement exploiter, surtout quand elle ne recule pas devant la mauvaise foi et quand M. Defferre lui offre de trop belles occasions de s’indigner par ses déclarations intempestives.

Le budget de l’Intérieur devrait cependant calmer les inquiétudes récemment exprimées : augmentation de 441% des crédits de la sécurité civile, création de 6000 emplois de policiers, rajeunissement du matériel, amélioration de l’armement, voilà qui devrait satisfaire ceux qui s’inquiètent, à juste titre, des incidents qui ont éclaté l’été dernier dans la banlieue lyonnaise et qui risquent de gagner, un jour ou l’autre, d’autres grandes villes.

UNE SOCIÉTÉ DISLOQUÉE

Cela sera-t-il suffisant ? Il est à craindre que non. Le problème de la violence dans les sociétés modernes ne sera pas résolu par un changement de majorité, ni par une meilleure gestion des services de police. Comme l’expliquent Jean-Pierre Dupuy et Paul Dumouchel dans un livre remarquable (1), la violence s’est aujourd’hui transformée : au lieu d’opposer des groupes sociaux et politiques, elle est devenue souterraine, inter-individuelle- et plus terrible encore de ce fait. Elle naît d’un regard détourné, d’une disparition de la solidarité dans la course à la richesse, de l’indifférence de chacun à l’égard de chacun. La violence, ce sont les vieillards oubliés, les jeunes laissés à leur dérive, ou encore le collègue licencié que l’on évite. Chacun se retrouve seul face à tous les autres, dans une compétition acharnée, où il n’y a de victimes que de la « fatalité ». Personne n’est responsable, personne n’est « concerné », le silence est la règle. Malheur aux réfugiés politiques, qui sont rejetés à Ouessant au mépris des lois de l’hospitalité : il y a là le signe, terrible, d’une disparition d’attitudes et de rapports sociaux millénaires. Malheur aux terroristes, doublement victimes -d’abord du silence qui entoure leur cause, ensuite des bombes qu’ils posent pour le briser. Il ne s’agit pas de justifier les extrémismes de tous bords, mais de constater que leur violence ouverte répond à notre violence cachée, à notre volonté secrète de voir disparaître toute communauté qui entend affirmer sa différence ou réclamer son droit.

Les socialistes ont raison de dire que la violence naît aujourd’hui du chômage et d’un urbanisme dément. Il faut dire aussi que la violence ne reculera pas tant qu’il n’y aura pas de dialogue vrai entre la population et le Pouvoir, tant que ce dernier n’écoutera pas et ne protégera pas les communautés qui vivent sur notre sol. Il faut aller plus loin encore : la violence augmentera à mesure que la société française se disloquera. En trente ans, la plupart de nos structures sociales ont craqué, laissant les individus désemparés. Comme le disait il y a quelques années déjà le Comte de Paris, rien n’est donc plus urgent que de recréer un tissu social. Recréer, et non pas imiter l’ancien : c’est-à-dire faire exister de nouveaux rapports sociaux, fonder de nouvelles communautés, imaginer une autre société. Contre un conservatisme social désormais vide de sens et contre la gestion technicienne de la société industrielle, une nouvelle voie est à trouver. Le socialisme a encore beaucoup à faire pour être digne de son nom.

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(1)    L’Enfer des Choses (Seuil).

Editorial du numéro 348 de « Royaliste » – 3 décembre 1981

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