Contre l’idéologie économique dominante, la réaction salubre et vigoureuse de chercheurs canadiens et français.

De quelque nationalité qu’ils soient, les thérapeutes de l’économie ressemblent aux médecins de Molière – la célèbre purge prenant aujourd’hui le nom d’austérité. La prescription est détestable, puisqu’elle a pour effet d’épuiser le patient – en l’occurrence les peuples – tout en augmentant le capital symbolique et matériel des médicastres. Dès lors, pourquoi accepter ces cures à répétition ?

La résignation ne tient pas à la pertinence de la politique néo-libérale, mais à la puissance de ceux qui la mettent en œuvre (le Fonds monétaire international, les ministres des Finances…), à la force des habitudes, et à ce faux bon sens qui s’appuie sur la comparaison entre le panier de la ménagère et le budget de l’État : puisque la ménagère qui voit grimper ses dettes restreint ses achats, les pouvoirs publics se doivent de respecter cette sagesse immémoriale. Bien sûr, les explications des économistes libéraux sont beaucoup plus raffinées, mais leur dogmatique repose sur ce postulat de base.

C’est cette dogmatique qu’une équipe de chercheurs canadiens et français, anglais et américains, s’est employée à contester radicalement dans un ouvrage collectif (1) qui constitue à nos yeux une indispensable référence. Mais attention. Ce travail n’est pas un livre-tract qui se contenterait de répondre de manière polémique aux pirouettes et aux entrechats d’un quelconque Guy Sorman (2). Pour démonter les pièges de l’austérité, il faut la rigueur d’une pensée, appuyée sur une information scientifique. Qu’il s’agisse de la critique du dogme de l’équilibre budgétaire ou de l’analyse des politiques d’austérité menées dans les principaux pays développés ; nous disposons désormais d’une réfutation pertinente de l’idéologie économique dominante qui ouvre de nombreuses perspectives quant à la sortie de la crise.

Dans cet ensemble de contributions, le lecteur français ne peut manquer de suivre plus particulièrement Alain Parguez dans son examen de l’austérité budgétaire en France. Balayant les idées reçues, l’auteur démontre que la France n’a cessé de vivre sous l’emprise de la pensée libérale de Jacques Rueff (l’homme qui recommandait aux Britanniques de supprimer les allocations de chômage dans les années trente), que la politique du déficit budgétaire est aussi mythique que la fameuse « relance keynésienne » opérée par la gauche en 1981-1982. Toutes tendances confondues, la classe dirigeante française n’a cessé de pratiquer l’austérité budgétaire, plus systématiquement qu’en Allemagne, avec des conséquences désastreuses pour l’investissement public et privé et sur le niveau de l’emploi.

Rompre avec l’orthodoxie libérale pour accomplir la révolution économique que la France a manquée en 1945 et en 1981 : il faudra, aussi vite que possible, s’y décider.

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(1) Pierre Raquette et Mario Secareccia (sous la direction de), Les pièges de l’austérité, Presses de l’Université de Montréal et Presses de l’Université de Grenoble, 1993.

(2) Guy Sorman est à l’économie ce BHL est à la philosophie.

Article publié dans le numéro 624 de « Royaliste » – 13 juin 1994.