Depuis décembre, il est de toutes les manifestations. Casseur ? Agitateur professionnel ? Mais non, mais non, M. Pasqua : un simple piéton.

Curieux, tout de même, cet aveuglement des gens au pouvoir. Dès la première manif pour l’enseignement public, un samedi de décembre, il était clair qu’un mouvement spontané était lancé et qu’il ne s’arrêterait pas de sitôt. Preuve donnée le 16 janvier. En haut lieu, m’a-t-on dit, on pariait que tout serait oublié après les fêtes. En haut lieu, on a le nez sur les sondages, et on ne sait plus ce que c’est que l’opinion publique.

Même chose avec le CIP. Le premier cortège disait déjà la détermination des manifestants, et la sociologie de cette foule de jeunes : le prolétariat intellectuel français, fils d’ouvriers, d’employés, qui pouvait encore croire à une petite égalité des chances et qui est floué par Balladur. Peu d’étudiants d’après le Deug en revanche : le combat contre le CIP ne les concerne pas – pas encore. C’est la lutte des classes, pas celle des générations : tout l’inverse de mai 1968.

Boulevard Saint Germain, un militant de la CGT, cheveux blancs, vieux routier des combats ouvriers. Il marche, sans connaître précisément le parcours de la manif. « C’est tout droit ! ». Clin d’œil, sourire. Pour la CGT, le pire est passé. Qu’importe si les manifs sont moins organisées qu’avant…

En 1968, le marxisme était la pensée dominante et on rêvait au Quartier latin, à la Prise du Palais d’Hiver. Aujourd’hui, alors que la situation peut facilement s’interpréter selon les schémas communistes les plus simplistes, le discours marxiste s’est presque effacé. Presque… Il reviendra, faute de mieux.

Devant l’hôpital des Enfants Malades, le jeudi 17 mars. Sur un abribus, un jeune homme est assis en tailleur, immobile. Il s’est fait une tête de mort et nous regarde passer. Tous ceux qui le voient se taisent et cela fait quelques mètres de parcours presque silencieux.

Boulevard Arago, le 25 mars. Ce sont les CRS qui ouvrent le cortège. Drôle d’effet : depuis toujours, les flics sont en face. Plusieurs centaines de jeunes inorganisés juste derrière les uniformes bleus, presque au contact. Ils ne crient pas. Autre forme de la révolte. Ceux-là ne sont pas dans les IUT : encore moins d’espoir, d’où la violence ouverte qui se prépare. Ce sont les mille « casseurs » annoncés par M. Pasqua. Loin, loin derrière les groupes compacts d’étudiants et de lycéens, les anarchistes de la CNT, toujours plus nombreux à chaque manifestation. Et encore plus loin, le groupe de Lutte ouvrière entonne une timide « Internationale » qui provoque des sifflets.

Comment croire et faire croire que tout cela est manipulé ? Les groupes d’extrême-gauche sont peu nombreux, et défilent en fin de cortège : ils manifestent, ils n’organisent pas, ils ne dirigent pas. La lutte contre le SMIC-jeune est l’affaire des jeunes, il n’y a qu’à Matignon qu’on refuse cette évidence.

Un piéton de Paris

Article publié dans le numéro 619 de « Royaliste » – 4 avril 1994