Publié dans le numéro 1210 de « Royaliste », cet entretien avec Jean-Robert Raviot, professeur de civilisation russe à Nanterre, est tiré d’une conférence prononcée aux Mercredis de la Nouvelle Action royaliste.

 

Royaliste : Les médias français font le récit d’une confrontation entre le Pouvoir et l’Opposition. Est-ce pertinent ?

Jean-Robert Raviot : Non. Il y a plusieurs oppositions en Russie, de nature différente, qui n’ont pas les mêmes orientations idéologiques et qui ne se comportent pas de la même manière dans le système politique ou par rapport à celui-ci. Pourtant, les médias occidentaux évoquent un peuple soudé derrière son président, un peuple qui serait “zombifié” par la télévision russe, avec ça et là quelques opposants réduits à la protestation de rue.

Royaliste : Cette pluralité de la société russe, est-elle ancienne ?

Jean-Robert Raviot : Oui. Il faut distinguer la pluralité du pluralisme qui est une réalité reconnue par les institutions. En URSS après Staline, il y avait déjà une pluralité politique : derrière le rideau du parti et de l’idéologie uniques, il y avait un pluralisme latent dans les cercles intellectuels bien au-delà des dissidents, dans ce qu’on appelait le non-conformisme intégré. Il y avait aussi une pluralité politique dans les cercles dirigeants, au sein du Comité central et du Politburo. Cette pluralité avait été étudiée par André Amalrik dans son excellent livre intitulé “L’Union soviétique existera-t-elle encore en 1984 ?” où l’on trouve cette pluralité schématisée sous la forme d’une roue des idéologies qui s’articule autour de trois grandes tendances : le marxisme, le nationalisme russe et le libéralisme, c’est-à-dire les idées libérales-démocrates occidentales. Aujourd’hui, il faut remplacer le marxisme par le centrisme qui définit le parti majoritaire Russie unie, mais on retrouve le nationalisme et le libéralisme.

Royaliste : Comment cette pluralité politique a-t-elle été reconnue après l’effondrement de l’Union soviétique ?

Jean-Robert Raviot : La Constitution de 1993 instaure un régime démocratique pluraliste à l’occidentale avec possibilité de créer des partis. De nombreuses organisations – plus de 700 – sont apparues dans les années 1990 et quelques-unes sont entrées à la Douma et dans les nombreuses assemblées régionales des républiques de Russie : le Parti communiste, le Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR) qui n’est ni libéral ni démocrate mais nationaliste et protestataire et plusieurs autres formations de tendances diverses. Dans les années 90, il y avait quatre grandes tendances politiques : les libéraux-démocrates, qui soutenaient Eltsine mais qui se sont divisés en groupes toujours irréconciliables après le coup de force d’octobre 1993 contre le Soviet suprême ; la tendance centriste qui regroupait plusieurs partis de cadres administratifs et qui soutenait le pouvoir fédéral; la tendance “national-patriotique” représentée par le LDPR et quelques autres formations ; le Parti communiste de la Fédération de Russie (PCFR) et toute une constellation de formations communistes. Les écologistes n’ont pas été reconnus comme tendance et leurs mouvements sont proches des libéraux-démocrates et des centristes.

Pendant les années 90, on a assisté à l’expansion du centrisme – des partis soutenant le pouvoir. Ce n’était pas une expansion électorale mais cette mouvance a fait la majorité à la Douma et, souvent, dans les assemblées régionales. Eltsine a toujours refusé de créer un parti pro-présidentiel parce que ce centrisme éclaté en plusieurs formations ne l’empêchait pas de faire voter les lois qu’il souhaitait.

Royaliste : Comment Vladimir Poutine en est-il venu à changer ce système ?

Jean-Robert Raviot : Poutine est, en 1999, un centriste. Il se crée autour de lui le parti Unité en vue des élections législatives de décembre 1999, et la dynamique qui en résulte aboutit à la création d’un grand parti pro-présidentiel, Russie Unie, qui va devenir ultra-majoritaire à partir de 2001. A partir de cette date, ce parti contrôle les deux-tiers des sièges à la Douma et qui détient également une majorité absolue dans la quasi-totalité des régions et républiques de Russie. Le paysage du pluralisme russe s’en trouve complètement changé car les oppositions sont encore plus marginalisées qu’elles ne l’étaient par la prééminence de Russie Unie. Il faut parler des oppositions car il en existe deux catégories : l’opposition légale, intégrée au système, et l’opposition hors-système.

La loi sur les partis politiques adoptée en 2004 et plusieurs fois amendée par la suite, a formalisé ce que les conseillers de Poutine ont appelé la démocratie souveraine qui est une démocratie sans alternance assumée. Le milieu dirigeant assume cette absence d’alternance, qu’il justifie par l’incompétence des opposants, coupés de la “ressource administrative” et condamnés à la tribune officielle de la Douma pour les partis qui ont des élus, et à l’activisme de rue pour les autres.

La montée du centrisme a bouleversé les rapports de force qui existaient dans les années 90. Alors que les quatre grandes orientations s’équilibraient à l’époque d’Eltsine, le centrisme devenu prépondérant va complètement absorber le national-patriotisme, qu’il faut distinguer du nationalisme. Le national-patriotisme met en avant l’héritage national, la continuité de l’Etat dans le cadre d’un Etat post-impérial et post-soviétique opposé au nationalisme ethnique. Il y a donc cette tendance centriste, qui s’appelle maintenant conservatrice, néolibérale en économie et national-patriotique représentée par Russie unie, la tendance communiste (15%) et la tendance libérale-démocrate, qui est très faible.

Royaliste : Comment cette opposition institutionnelle se comporte-t-elle ?

Jean-Robert Raviot : Le Parti communiste revendique 180 000 membres à l’échelle de la Fédération alors que Russie Unie en annonce plus de deux millions. Le PC a abandonné l’idéologie marxiste-léniniste au profit d’une idéologie nationale-communiste et l’on voit les dirigeants communistes se précipiter aux fêtes religieuses. Le PC mène une opposition sélective : il soutient à fond le parti du pouvoir en politique étrangère mais il mène une opposition réelle à la Douma sur les politiques sociales et économiques.

Il est intéressant de noter que la sociologie électorale du PC a évolué : en trente ans, il a perdu la moitié de ses électeurs parce que son électorat est âgé – et féminin parce que les femmes russes vivent dix ans de plus que les hommes. Cependant, le Parti communiste essaie de renouveler ses soutiens et tente de se présenter comme le parti de la classe moyenne. Aux dernières élections présidentielles, le président du parti, Guennadi Ziouganov, ne s’est pas présenté : il a laissé la place à Pavel Groudinine, patron d’une coopérative agricole âgé d’une cinquantaine d’années et non-membre du parti, qui a donné un nouveau visage à la mouvance communiste. Plus récemment, le Kremlin a nommé comme gouverneur de la région d’Orel un jeune juriste membre de la direction fédérale du PC. La direction du parti, vieillissante, est confrontée aux nouvelles radicalités de gauche qui sont opposées à la ligne institutionnelle du Parti communiste. Il y a par exemple AKM – Avant-Garde de la jeunesse rouge – dont les dirigeants ont souvent été emprisonnés.

J’en viens au LDPR, qui est selon moi le parti de la protestation capturée – capturée par le pouvoir. Ce parti est très centré sur son leader, Vladimir Jirinovski qui est connu pour ses pugilats médiatiques, mais il ne faut pas oublier que son organisation revendique 380 000 membres. Ce parti est vraiment intégré dans l’Etat puisque plusieurs de ses dirigeants tiennent le comité des Affaires étrangères de la Douma et participent aux campagnes de promotion de la Russie à l’étranger. Cependant, le LDPR mène une opposition verbale et son électorat, qui fait partie de la petite classe moyenne, est essentiellement protestataire. Ce parti a beaucoup progressé dans l’Extrême-Orient Russe et ce n’est pas par hasard si une vague de protestation durable et profonde a secoué Khabarovsk, à cause de l’éviction d’un gouverneur élu au suffrage universel et populaire, qui était LDPR.

Royaliste : Il y a la galaxie libérale-démocrate…

Jean-Robert Raviot : Il y a le parti Iabloko créé dans les années quatre-vingt dix et d’autres petits partis du microcosme métropolitain, c’est-à-dire des partis qui représentent la classe supérieure des grandes villes. Mais ces partis, très divisés et sans véritable leader qui pourrait les réunir sur son nom, sont très peu présents dans les assemblées.

Royaliste : Comment ces oppositions marginalisées parviennent-elles à exister ?

Jean-Robert Raviot : La faiblesse de l’opposition institutionnelle renforce les opposants hors-système qui considèrent que les grands partis comme le Parti communiste et le LDPR sont “des annexes de Russie Unie”, comme l’a dit à plusieurs reprises Alexeï Navalny. Ainsi, le système de la démocratie souveraine polarise le conflit politique entre les formations du système et les formations hors-système et c’est bien ce qui est présenté par les médias occidentaux.

La liste des partis hors-système est publiée : ce sont les treize formations qui se sont vu refuser l’agrément officiel en qualité de parti politique, agrément prévu par la loi. Le plus connu, c’est La Russie du futur d’Alexeï Navalny : dans son mode de gestion, dans le choix des cadres, c’est plutôt une ONG, qui s’estime comme la plus légitime pour défendre les idées libérales-démocrates. Elle est “pro-européenne” sans qu’on sache très bien ce que cela veut dire. D’autres partis libéraux-démocrates ont été écartés comme le Parti libertarien. L’argument invoqué pour ne pas les reconnaître, c’est que ce sont des partis financés par l’étranger qui constitueraient une Cinquième colonne.

L’autre grande tendance des partis hors-système, c’est le nationalisme représenté par Grande Russie et bien d’autres formations ultra-nationalistes russes qui sont exclues pour extrémisme violent et racisme.

Finalement, il y a opposition et opposition. A côté des oppositions politiques, et il y a dans la société une opposition diffuse et non politisée. Cela paraît paradoxal mais dans de nombreux cas l’engagement civique est un substitut à un engagement politique dans un contexte de ce que j’appelle l’athéisme démocratique en Russie – très faible croyance dans le mécanisme des élections comme mode de choix des dirigeants. Cet engagement prend soin de ne pas apparaître sous des traits trop politisés afin de ne pas être discrédité. Ainsi, depuis 2016, le vaste “mouvement des poubelles” qui proteste contre l’incinération ou le traitement des ordures dans les périphéries urbaines et depuis 2015 le mouvement des routiers qui protestent contre un système de péages un peu similaires à nos portiques de l’écotaxe ; il y a aussi beaucoup de mobilisations urbaines pour des objets patrimoniaux ; enfin des mobilisations de rue – comme celle de Khabarovsk que j’évoquais tout à l’heure et qui a été beaucoup plus importante que les manifestations pour Navalny.

L’opposition dont on parle dans les médias français n’est pas l’opposition principale et les clichés sur Navalny cachent une réalité beaucoup plus complexe et beaucoup plus intéressante.

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