Le mythe semblait épuisé, et le vieil idéal, oublié. Pourtant cela reparaît depuis quelques mois, en des points trop divers pour que le phénomène puisse être négligé : il y a de « nouveaux républicains », ou du moins la résurgence d’attitudes désuètes et de références fanées qui voudraient nous le faire croire. La chose s’est vue, en mai dernier, lors de la cérémonie du Panthéon, puis pendant le congrès socialiste de Valence. Les paroles anciennes ont été entendues, d’abord prononcées par M. Yvan Blot, théoricien anti-égalitaire du Club de l’Horloge, puis par M. Chirac lors des Assises du R.P.R. Le fait est désormais établi : chacun, à gauche comme à droite, se veut « républicain ».

Saluons donc la renaissance de ce mythe, en nous gardant de toute dérision. Il y a, dans l’attitude de MM. Mitterrand et Chirac, une volonté respectable de réenracinement, née de l’angoisse secrète qu’ils éprouvent devant tant d’effondrements idéologiques et sociaux. Après tout, pourquoi par le recours au mythe républicain ? N’avons-nous pas toujours affirmé que des traditions différentes pouvaient et devaient coexister ?

Un risque existe cependant : que ce mythe ne soit pas la référence à une histoire héroïque mais la reconstruction d’un passé douteux ; que cette république idéale n’exprime pas l’exigence commune de justice et de liberté, mais fasse oublier les traditions véritables des socialistes et des « chiraquiens ». Je ne nie pas la sombre grandeur de certaines journées et de certains discours révolutionnaires. Mais tout de même ! Robespierre, la Terreur, ce n’est pas un accident historique mais le commencement de la logique totalitaire. Et les soldats de l’An II, chers à Charles Hernu, marquent l’entrée dans la guerre de masses, prélude aux guerres d’enfer de notre siècle. Et comment oublier le génocide vendéen ?

Parole de royaliste, dira-t-on. Mais les socialistes peuvent-ils vraiment se reconnaître dans la République bourgeoise qui fait triompher le capitalisme, dans cette Liberté abstraite qui permet d’organiser l’exploitation concrète, dans l’interdiction républicaine du droit d’association ? Rousseau n’est pas le père du socialisme français, et les syndicalistes révolutionnaires n’étaient pas de farouches républicains… Quant aux chiraquiens, peuvent-ils oublier que l’inspiration du général de Gaulle fut capétienne, et que son affirmation de la légitimité le séparait de la « République des Républicains » : qui n’est rien d’autre que celle des partis ?

MANIPULATION CYNIQUE ?

Ces questions posées, comment expliquer les raisons de cette fuite dans la mythologie ? La première hypothèse est celle de la manipulation cynique : on imagine sans peine les apparatchiks socialistes et chiraquiens cherchant « ce qui pourrait faire bouger les militants » et renouveler « l’image de marque ». Attitude logique, quand la vie politique est organisée comme un spectacle. Mais cette explication ne suffit pas. Si le besoin de mythologie se fait sentir à droite comme à gauche, c’est que nous venons de vivre la faillite de toutes les religions séculières (fascisme, communisme) qui mobilisaient facilement les enthousiasmes. Désormais, chacun se méfie des doctrines et cherche d’indolores produits de substitution. Le malheur, pour nos « nouveaux républicains », est que les racines du totalitarisme se trouvent, en partie du moins, dans la tradition à laquelle ils veulent se rattacher.

Il y a plus inquiétant encore : à droite, le recours au mythe semble traduire une perte du sens du réel. Alain Juppé a raison de dire que « quand un pouvoir s’exaspère et se radicalise c’est qu’il sent la confiance du peuple lui échapper ». L’observation est vraie pour tout parti, et singulièrement pour le R.P.R. Il est par exemple délirant d’opposer « l’idéal républicain » au « marxisme » alors que la tradition républicaine a disparu en France (ou se survit dans l’esprit laïque dénoncé par le R.P.R.), que le Parti socialiste n’est évidemment par marxiste, et que le marxisme lui-même est moribond. Folie que de se battre à coup de cadavres idéologiques. Reste à mesure les dangers de cette fuite dans la mythologie, (1) sans reprendre d’inutiles polémiques antirépublicaines (2) :

— la mythologie « républicaine » masque un réalisme sordide. Quand M. Chirac vante la liberté, c’est celle des « forces productives », celle d’un capitalisme qui détruit l’homme, la nature et la société. Mais les socialistes ne sont pas moins hypocrites quand, après avoir donné des leçons de morale à l’univers, ils signent sans sourciller un important accord commercial avec l’U.R.S.S.

— cette mythologie est aussi le masque d’un totalitarisme rampant. Lors de la publication du « projet socialiste », nous avions dénoncé la tendance du P.S. à intervenir dans le domaine moral, à régenter la vie des personnes. (3) De même, il est grave que M. Toubon se charge, au nom du R.P.R., de définir des valeurs morales à défendre. L’Etat n’a pas à créer les rapports sociaux, mais à poser les conditions de leur existence ; il n’a pas à dicter la conduite des personnes, mais à garantir leur vie. A plus forte raison les partis, porteurs d’idéologies et d’intérêts.

Le totalitarisme n’est pas seulement dans les discours – ridicules ou odieux – de nos « citoyens vertueux ». Il naît d’une rivalité mimétique qui augmente au fur et à mesure que s’estompent les différences concrètes. (4)

Ce n’est pas l’idée de la « République » qui nous fait peur, mais ce qu’elle signifie profondément : la stérilité de ces luttes politiques qui mettent aux prises des partis toujours plus identiques, l’enfermement dans le « réalisme » le plus étroit (l’argent, la puissance, le commerce avec n’importe qui…) et cette fuite dans n’importe quelle forme de sacré, dans n’importe quelle mythologie, pourvu que l’on puisse s’évader de « l’enfer des choses ».

Cette mécanique risque de n’épargner personne : ni les partis nationaux, ni les mouvements régionalistes, ni les religions, ni nous autres royalistes, si nous n’y prenons garde dès maintenant.

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(1) Au sens familier défini par Littré « ce qui n’a pas d’existence réelle ».

(2) Voir « Royaliste » n° 346.

(3) « Royaliste » n° 313.

(4) Cf. René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque

Editorial du numéro 353 de « Royaliste » – 11 février 1982