Pour comprendre l’esprit de notre siècle plein d’esprit, retrouver celles et ceux qui l’ont formé, revivre ses passions et ses tragédies, il faut lire les Mémoires de Dominique Desanti.

Comme on le dit pour certains films, ce livre est destiné à tous les publics. Pour les plus jeunes, nés après l’élection de François Mitterrand, c’est de l’histoire vivante qui leur donnera ce que les livres de classe ne peuvent pas évoquer : l’esprit du temps – celui des années Trente, de l’Occupation, de la Guerre froide – la saveur de l’instant, la couleur du monde d’avant, l’allure des grands personnages de la politique, de la philosophie, de la littérature. Voici Sartre et Beauvoir, Merleau-Ponty, Jacques Duclos, André Malraux et des centaines d’autres acteurs éminents, émouvants, pathétiques ou terribles de la scène française et européenne – le plus beau portrait était bien sûr celui de Jean-Toussaint Desanti, son philosophe de mari.

Ceux qui, plus âgés, ont vécu de près ou de loin les événements qui ont marqué la seconde moitié du vingtième siècle, entrevu des silhouettes, participé à certains combats, trouveront dans ces Mémoires les arrière-plans qui leur manquaient. Dominique Desanti ne cherche pas à briller sur le devant de la scène : c’est la femme, l’amie, l’amante, la compagne, la militante qui raconte comment les choses se passaient dans les premiers groupes de Résistants, à la direction du Parti communiste, à Saint-Germain-des-Prés.

Simple récit en effet, mais mené avec l’expérience d’un écrivain à qui l’on doit des biographies (Drieu La Rochelle, Aragon et Elsa), des romans (Rue Campagne Première) et des ouvrages historiques (L’Internationale communiste, Les Staliniens). Ces talents multiples permettent à Dominique Desanti de mêler ses souvenirs personnels et l’aventure historique dans un récit qui doit son émotion et sa valeur à cette façon qu’a l’auteur de participer sans perdre la distance. C’est grâce à cette position que Dominique Desanti évite sans même y penser les facilités de la nostalgie et les rancœurs pesantes.

Il y a dix manières de parler de ce livre, et cent leçons à en retenir. Parmi toutes celles-ci, la leçon de morale est à mes yeux la plus importante. Elle n’a rien à voir avec le discours moralisateur d’une dame dont l’âge aurait noirci l’humeur ou qui voudrait se faire décerner un prix de vertu avant le grand passage. Au contraire. La morale de Dominique Desanti est celle d’une rebelle sans affectation, qui a combattu le fascisme et le nazisme et lutté pour la justice au sein du Parti communiste jusqu’au moment où le mouvement même de l’histoire a détruit sa ferveur stalinienne. Immense malheur, intellectuel et très intime, que celui qui entraîne l’effondrement des certitudes, la nécessité de répudier un engagement.

Or Dominique Desanti est moralement exemplaire en ceci : elle nous rappelle ce que c’est que le risque – pas l’incident de carrière mais celui qui confronte à la violence, à la mort physique ou à cette forme terrible d’existence au cours de laquelle nous ne cessons de mourir à nous-mêmes. Et elle nous offre les humbles recettes qui donnent la force de tenir avec les autres et de se tenir dans les épreuves, comme elle aux pires heures de l’Occupation, comme elle lorsqu’elle a quitté le Parti en restait fidèle à l’esprit de révolte et sans perdre son espérance.

« Ayant passé les trois-quarts du siècle, je veux vivre et mourir indignée ». Ce sont les derniers mots du livre, pas ceux de Dominique Desanti qui a trop d’indignation en elle, autrement dit trop d’amitié et d’amour pour ne plus nous les donner.

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(1)Dominique Desanti, Ce que le siècle m’a dit, Plon, 1997.

Article publié dans le numéro 692 de « Royaliste » – 1997.