Après l’assassinat de Boris Nemsov, les médias français ont exalté le réveil de l’Opposition en Russie, attesté par la  manifestation moscovite du 1er mars. Au soir de celle-ci, le correspondant de France 2 à Moscou a conclu son intervention en affirmant que le pays dans lequel il se trouve n’est pas une démocratie.

Cette présentation reproduit le schéma utilisé lors des manifestations moscovites et pétersbourgeoises de décembre 2011 : face à l’autocrate du Kremlin se dressent des démocrates tels que Garry Kasparov, Alexeï Navalny – et Boris Nemsov présenté depuis sa mort comme l’une des principales figures de l’Opposition. Ce schéma a l’attrait de la simplicité et il rappelle de surcroît le combat des dissidents contre le pouvoir soviétique. Il est malheureusement trop beau pour être vrai : partiel et partial, il ne résiste pas au rappel de quelques réalités facilement repérables – même pour un non-spécialiste de la vie politique russe.

Boris Nemsov était certes un opposant déterminé, de tendance libérale, mais son parti n’avait recueilli que 1% des voix aux élections législatives de 2011. Il était moins représentatif du courant libéral que le parti Iabloko, qui avait  obtenu 3, 43% des voix aux mêmes élections.  Quant à l’opposition extraparlementaire, c’est le nationaliste Alexeï Navalny qui en est la principale figure depuis les manifestations de décembre 2011. Aux élections municipales de 2012, Navalny avait obtenu 30% des voix à Moscou en faisant campagne contre la corruption et contre l’immigration. Encore faut-il préciser que cette opposition extraparlementaire n’est pas tout uniment libérale et démocratique car elle s’étend aux ultranationalistes et à l’extrême gauche.

Pour comprendre la Russie, l’opposition extraparlementaire n’est certes pas à négliger. Mais la presse française garde systématiquement le silence sur les trois partis de l’opposition parlementaire : le parti nationaliste de Jirinovski, Russie juste qui se situe au centre-gauche et le Parti communiste qui est le principal parti d’opposition. Que cela plaise ou non, il faut rappeler que le Parti communiste de la Fédération de Russie a obtenu 19,19% des suffrages aux élections législatives de 2011 (soit 12 599 507 voix) et que son président Guennadi Ziouganov a recueilli 12 318 353 suffrages (17,18%) à l’élection présidentielle de 2012.

Ce parti est fort actif. Sur le blog « Histoire et société » (1) j’apprends qu’il y avait le 1er mars deux manifestations à Moscou non loin de la Place Rouge. L’une, organisée par l’opposition extraparlementaire et largement relayée par les médias, a regroupé 70 000 manifestants selon les organisateurs. L’autre, totalement ignorée, a été suivie par une dizaine de milliers de personnes : organisée par le Parti communiste, elle avait pour principale exigence la démission immédiate du gouvernement libéral de Medvedev en écho à la campagne menée par les députés communistes au sein de la Douma. Au cours de cette manifestation, les orateurs ont réclamé une fiscalité progressive, le contrôle des prix, des lois contre la corruption, la nationalisation des ressources naturelles et le redressement de l’industrie nationale. Une résolution a été adoptée à l’unanimité en ces termes : «Nous croyons que le pays a besoin d’un changement de politique économique et politique, il nous faut un fort virage à gauche. Nous soutenons le programme anti-crise du Parti communiste et exigeons son adoption comme un document qui offre le paquet nécessaire des mesures pour sortir le pays de la crise. Pour sa mise en œuvre doit être mis en place un gouvernement de coalition de confiance nationale servant les intérêts nationaux. » Autant que je puisse en juger, c’est là un programme social-démocrate qui devrait être porté à l’attention des Français tout aussi précisément que les propositions de Syriza et de Podemos. Mais non : on préfère s’en tenir au schéma des démocrates contre l’autocrate.

Autocratie, vraiment ?

Des élections libres, entachées de fraudes en 2011 mais normales et incontestées en 2012 lors de la réélection de Vladimir Poutine ;

Un Parlement comprenant un parti majoritaire et trois partis d’opposition ; une liberté d’expression qui se vérifie dans la presse écrite où l’on trouve des journaux libéraux, communistes, centristes… ;

La liberté de se réunir et de manifester attestée par les manifestations de 2011 et par celles du 1er mars ;

Malgré le harcèlement des militants de l’opposition extraparlementaire et les procès douteux dont ils font l’objet, malgré la fraude électorale de 2011 (qui porta gravement préjudice au Parti communiste) et le conformisme des médias télévisés, malgré les opérations d’intimidation lancées contre certaines ONG, la Fédération de Russie me semble répondre nettement mieux que la Chine (2) aux critères de la démocratie : souveraineté populaire concrétisée par des élections au suffrage universel ; existence des libertés publiques.

La Russie est une démocratie très imparfaite, marquée comme tant d’autres par l’autoritarisme, la corruption et la bureaucratie, mais c’est se tromper et tromper l’opinion publique que de décrire un pouvoir autocratique. C’est grave pour les partenaires comme pour les adversaires de la Russie : quand l’autre n’est pas tel qu’on l’imagine, on risque fort de se tromper de stratégie.

Bertrand RENOUVIN

(1)   https://histoireetsociete.wordpress.com/2015/03/01/pour-que-les-choses-soient-encore-plus-compliquees-il-y-avait-deux-manifestations-a-moscou/

(2)   Il est pertinent de comparer l’évolution de deux grandes puissances qui sont sorties plus ou moins récemment du totalitarisme.

Tribune publiée dans « La Russie francophone, numéro 3, mars 2015.