Depuis un siècle, l’histoire des juifs français est interprétée selon un schéma manichéen qui oppose les « ténèbres » monarchiques à l ‘émancipation républicaine. Jeune historien du judaïsme français, Patrick Girard a repris l’ensemble de la question dans un livre passionnant paru aux éditions Laffont, qui bouscule les idées reçues et restitue la complexité du réel.

 

Royaliste : Comment votre livre s’inscrit-il dans le débat sur la Révolution ?

Patrick Girard : Ce débat concerne aussi la communauté juive, qui ne va pas commémorer le bicentenaire de la même manière que les autres anniversaires de la Révolution. En 1889, celle-ci était comparée à une seconde sortie d’Egypte, et la Déclaration des Droits à un second don de la Loi, et cette interprétation prévalait encore cinquante ans plus tard. En 1989, son attitude est sensiblement différente : plutôt que de vanter les mérites de la Révolution et des partisans de I’« émancipation», on met plus volontiers en avant ceux qui symbolisent le maintien du particularisme juif face à une volonté de nivellement voulue par la Révolution.

Royaliste : Quelle était la situation des Juifs avant 1789 ?

Patrick Girard : Il faut d’abord éviter de parler d’un judaïsme français puisqu’il n’y a pas de communauté juive homogène. 40 000 Juifs se répartissent en groupes qui ont des statuts sociaux, culturels et juridiques très différents. Le premier groupe est constitué par les Juifs originaires d’Espagne et du Portugal, qui se sont établis dans le sud-Ouest de la France à la suite de leur expulsion. Ces Juifs « portugais » s’installent comme chrétiens, puis sont autorisés à pratiquer ouvertement leur religion à la faveur de l’Edit de Nantes. Lors de sa révocation, Louis XIV décide de tolérer pour les étrangers les cultes non-catholiques et les Juifs du Sud-Ouest, se souvenant qu’ils sont Espagnols ou Portugais, profitent de la mesure. On voit alors apparaître les premières congrégations judaïques, organisées en nation juive, avec à leur tête des syndics chargés d’administrer cette nation et de régler avec les rabbins les litiges entre Juifs. Cette nation juive du Sud-Ouest (5000 membres en 1789) constitue l’élite sociale et culturelle du judaïsme français. Ses membres sont bien intégrés à la société environnante (certains ont fait fortune dans l’industrie chocolatière, dans les assurances maritimes et surtout dans la traite des esclaves) ; ils sont très jaloux de leurs privilèges et prérogatives, et méprisent leurs coreligionnaires d’Alsace et du Comtat Venaissin.

Royaliste : Qu’en est-il de ces autres communautés ?

Patrick Girard : Ceux qui vivent sous domination pontificale connaissent la pire des situations : ils sont soumis à un ensemble de règles arbitraires – obligation de porter le chapeau jaune, interdiction de sortir de leur ghetto la nuit – si bien que beaucoup viennent s’installer dans le royaume de France, où le sort des Juifs est infiniment plus clément. 500 Juifs habitent à Paris, et l’immense masse du judaïsme (20 000 personnes) vit en Alsace et en Lorraine. Ces Juifs de l’Est sont devenus français par les traités de Westphalie, qui ont maintenu la liberté des cultes dans les terres rattachées à la France. Les Juifs d’Alsace constituent une population très pauvre, qui n’a pas le droit d’habiter les villes. Enfin, 10 000 Juifs vivent en Lorraine, principalement à Metz.

Royaliste : Quels sont les principaux facteurs d’évolution au 18° siècle ?

Patrick Girard : Le premier facteur est démographique : en 1700, il y a 10 000 Juifs en France, et 40 000 en 1789. D’où la nécessité de modifier la législation concernant les Juifs, qui aboutit à des mesures tendant à une espèce d’uniformisation législative : par exemple l’autonomie juridique, l’existence des tribunaux rabbiniques et leur reconnaissance par les Parlements. Cette évolution se traduit notamment en 1784 par la publication de lettres patentes concernant les Juifs d’Alsace, qui leur donne enfin un statut. Il y a d’autre part l’influence des Lumières, bien que l’attitude de certains philosophes ait été très sujette à caution. Ainsi Voltaire voue un mépris indicible aux Juifs, écrivant que « pourtant il ne faut pas tous les brûler ». Diderot a lui aussi des pages féroces contre les Juifs, accusés d’être responsables du fanatisme et de la superstition, et seul Rousseau formule des appréciations plutôt positives. Dans l’ensemble, les hommes des Lumières ont une vision des Juifs plutôt péjorative, qui va s’exprimer lorsque, en 1785, la société royale des arts et lettres de Metz met en concours le thème suivant : « est-il des moyens de rendre les Juifs plus heureux et plus utiles en France ? ». L’intitulé est significatif de l’évolution des mentalités. Cette évolution est d’autant plus remarquable que, sur les dix manuscrits présentés, seuls trois proposent des solutions défavorables aux Juifs. Tous les autres projets proposent une amélioration radicale de leur sort. C’est le cas des manuscrits de l’abbé Grégoire, de Claude Thierry, avocat de Nancy, et de Zalkind Hourwitz, de Paris, qui estime que les Juifs seront heureux lorsqu’ils seront débarrassés de leurs rabbins…

L’abbé Grégoire et Claude Thierry centrent leur réflexion sur l’idée de régénération (parler d’émancipation est à la fois impropre et anachronique puisque le terme ne date que de 1825). Cette régénération est politique, mais aussi morale et physique : ainsi l’abbé Grégoire est persuadé que les hommes juifs ont leurs règles tous les mois …

L’évolution des esprits est suffisamment marquée pour que Louis XVI demande à Malesherbes de convoquer en 1787 une commission chargée d’examiner le statut des Juifs. Il est probable que le roi a exprimé ce souhait en raison de l’édit de 1787 sur les non-catholiques, qui redonnait un état civil aux protestants. Beaucoup de Juifs, notamment dans le Sud-Ouest, demandent à être inscrits sur cet état civil et les intendants ne savent que faire. D’où ce projet de réforme. Malesherbes va beaucoup consulter, notamment les représentants des différentes communautés juives, et il a la mauvaise surprise de découvrir leurs rivalités. Il devra négocier entre les Portugais, qui ne veulent pas être assimilés aux Alsaciens et aux Lorrains, et ces derniers qui veulent être assimilés aux Portugais. Malesherbes est convaincu que la question juive ne sera résolue que par une intégration sociale, mais il quitte le pouvoir et ses projets resteront dans les cartons.

Lorsque les Etats Généraux sont convoqués, le problème de l’association des Juifs à la rédaction des cahiers de doléances va se poser. A Bordeaux et à Bayonne, les Juifs sont convoqués comme les non-juifs, participent à la rédaction des cahiers et à l’élection des députés – l’un d’entre eux, David Gradis, riche armateur bordelais, manquera même de quatre voix son élection de député du Tiers. Avant même la Révolution, les Juifs de Bordeaux et de Bayonne étaient donc traités sur un strict pied d’égalité. Pour les Juifs d’Alsace et de Lorraine, les choses vont être plus compliquées. Dans un premier temps, les intendants leur refusent le droit de participer. Devant leurs protestations, Versailles décide que, les cahiers ayant déjà été rédigés, les Juifs se réuniront dans les synagogues, rédigeront leurs propres cahiers, éliront leurs propres députés. II est prévu que ceux-ci se retrouveront en août 89 à Paris pour fondre les cahiers de doléances en un seul que le roi transmettra aux Etats Généraux. Or il est important de souligner que Necker promet à Cerf Berr, syndic des Juifs d’Alsace, que cette communication des doléances aboutira à des mesures améliorant le statut des Juifs.

Lorsque les assemblées primaires juives se réunissent chez Cerf Berr, le bouleversement de la situation politique oblige les Juifs à modifier considérablement leurs revendications initiales. Cela d’autant plus que la Grande Peur se traduit en Alsace et en Lorraine par des manifestations anti-juives, les paysans attaquant les maisons des Juifs usuriers pour détruire les reçus de dettes. Les délégués juifs demandent alors à l’Assemblée nationale de prendre les Juifs sous sa protection. Ce que fait l’Assemblée, à la demande de l’abbé Grégoire. Mais les Juifs du Sud-Ouest sont furieux, refusent la protection de l’Assemblée puisqu’ils ne sont pas menacés, et demandent à être distingués des « tudesques ». Après avoir reçu une délégation de Juifs de l’Est, l’Assemblée décidera de créer une commission d’étude, et la question juive ne sera vraiment étudiée que du 21 au 24 décembre 1789, lorsque se posera la question de l’éligibilité des non-catholiques. Or l’Assemblée, qui accepte celle des Protestants, ajourne la question pour les Juifs. Ceux de l’Est triomphent, car ils s’attendaient à un refus. Mais c’est une catastrophe pour les Juifs de Bordeaux et de Bayonne : en ajournant la question de l’éligibilité, l’Assemblée leur reprend des droits dont ils jouissaient jusque-là. Ils envoient donc une délégation à Paris pour obtenir un vote rectificatif. Effectivement, le 28 janvier 1790, l’Assemblée prend un décret qu’on considère à tort comme le premier décret émancipateur des Juifs de France. Ainsi Robert Badinter dans son dernier ouvrage. Or ce décret porte simplement que les Juifs espagnols et portugais, d’Avignon et du Comtat Venaissin installés dans le royaume, sont confirmés dans les droits et privilèges dont ils jouissaient déjà. On ne peut donc parler de décret émancipateur, puisqu’il s’agit d’une restitution de droits. On ne peut dire non plus que les Juifs sont devenus français par ce décret : ils étaient français bien avant 1789 et la Révolution n’a pas eu à les naturaliser. Quant aux Juifs d’Alsace et de Lorraine, ils ne seront déclarés citoyens que le 27 septembre 1791, après de multiples reports de la question. Il aura donc fallu trois ans pour que la Révolution se décide à leur accorder leurs droits civiques et politiques.

Royaliste : Quel fut ensuite le sort des nations juives ?

Patrick Girard : Devenus citoyens, les Juifs furent obligés de renoncer à leur autonomie juridique et à l’existence de leurs communautés. Telle fut la conséquence de la loi Le Chapelier de mars 1791 qui interdit les corporations. Comme les nations juives de l’Ancien régime étaient assimilées à des corporations, elles ont toutes été dissoutes. Au moment de la Terreur, ces communautés sont victimes de la campagne antireligieuse, qui sera surtout sensible dans l’Est : on confisque ou on incendie des synagogues, il y aura des autodafés de livres juifs à la demande de conventionnels en mission, des rabbins seront arrêtés pour menées contre-révolutionnaires… Dans le Sud-Ouest, les Juifs seront surtout victimes de leurs opinions girondines. Certains seront guillotinés pour fédéralisme à Nîmes et à Bordeaux, d’autres seront exécutés à Paris comme ces deux fils d’une famille qui vivait rue des Petits-Champs l’un comme monarchiste, l’autre comme hébertiste. Quant au Directoire, il prendra une mesure catastrophique sous son apparence anodine : en refusant la nationalisation des dettes des communautés juives ; en créant des commissions de remboursement, il favorisera la reconstitution d’un tissu communautaire juif, ce qui va par la suite amener Napoléon à prendre une série de mesures discriminatoires.

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Propos recueillis aux Mercredis de la NAR et publié dans le numéro 518 de « Royaliste » – 28 juin 1989