Du livre d’Alain Peyrefitte, il ne sera pas question ici. Mais seulement du procédé, douteux, utilisé par l’ancien ministre du général de Gaulle.

Pour avoir publié des propos du Général de Gaulle, notés sur le vif, l’ancien porte-parole du premier président de la Ve République a été couvert d’éloges. Je n’y joindrai pas les miens. L’ouvrage de M. Peyrefitte me met mal à l’aise, comme si ce digne académicien m’avait conduit derrière la porte de l’appartement privé d’un chef d’Etat. La curiosité m’aurait poussé à écouter – mais dans la honte.

Bien entendu, les procédés d’Alain Peyrefitte ne sauraient être comparés à ceux de Jacques Attali, qui a publié des notes plus ou moins personnelles alors que le Président qu’il a servi est encore en fonction. Il reste que les précautions prises par l’ancien porte-parole ne parviennent pas à dissiper le malaise. Malgré le délai de trente ans, malgré le rejet de tous les jugements qui auraient pu blesser des personnes vivantes, ce recueil de libres propos reste douteux :

– Un chef de l’État parle au nom de la France, ses paroles dépassent sa personne et résonnent bien au-delà de son mandat. Il ne suffisait pas d’éliminer quelques boutades sur des hommes politiques, il fallait aussi rejeter des réflexions à l’emporte-pièce sur des pays amis de la France qui risquent, aujourd’hui encore, de choquer nos partenaires.

– Un chef de l’Etat est évidemment un homme qui se met en colère comme tout le monde, profère menaces et insultes, et multiplie les à-peu-près lorsqu’il élabore à voix haute sa réflexion. La publication de ces instantanés, dans un livre qui mêle des réactions émotives de toutes sortes, à l’expression de pensées déjà élaborées, est une décision aussi regrettable que celle qui consisterait à insérer dans les Mémoires d’Outre-Tombe des brouillons et des fragments de correspondance privée dérobés au domicile de Chateaubriand.

– D’ordinaire, un chef d’État relit et corrige le texte des entretiens qu’il accorde. Alain Peyrefitte grave dans le marbre une expression spontanée, fixe à jamais une émotion fugitive, enregistre les moments d’une délibération intime sans avoir reçu la moindre autorisation. Sans doute, rendra-t-il un grand service aux historiens en leur remettant l’intégralité de ses notes. Mais il me scandalise en publiant aujourd’hui un choix d’indiscrétions qui ressemblent à un rapport de police rédigé grâce aux tables d’écoutes.

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Alain Peyrefitte, C’était de Gaulle, Éd. de Fallois-Fayard.

Article publié dans le numéro 632 de « Royaliste » – 12 décembre 1994.