Philosophe et historienne du droit, Blandine Kriegel a publié en 1988 « Les historiens et la monarchie » un ouvrage en quatre volumes. C’est en ces termes que j’ai rendu compte des deux premiers : Jean Mabillon et La défaite de l’érudition qui permettent de découvrir, en même temps que l’histoire religieuse, la grande tradition des légistes de la monarchie.

Citoyens de la France moderne, nous croyant tous peu ou prou fils du siècle des Lumières, nous aimons les essais incisifs et brillants qui survolent les époques, brassent et renouvellent les idées, lancent la mode d’une saison selon les rythmes qui semblent résumer la vie intellectuelle. Aussi nécessaire soit-il l’essai à la française ne saurait cependant nous faire négliger les ouvrages savants, d’ordinaire salués de loin, mais réputés ennuyeux – voire franchement inutiles en un siècle où il faut penser vite.

Ce rappel d’une impression courante nous place au cœur du sujet étudié par Blandine Kriegel dans l’impressionnante thèse qu’elle a intitulée « Les historiens et la monarchie » : le siècle des Lumières, qui voit apparaître les intellectuels que nous apprécions, a détruit et presque effacé de notre mémoire la recherche savante, tandis que la Révolution française jetait dans le même oubli la grande tradition des légistes qui ont permis que naisse et s’affirme l’état de droit dans notre pays.

Ainsi résumée, la thèse de Blandine Kriegel contredit trop directement l’opinion commune (obscurantisme religieux avant les Lumières, absolutisme tyrannique avant 1789) pour ne pas être étayée avec une grande rigueur scientifique. A l’essai bien enlevé qui lui aurait valu un rapide succès, l’auteur a préféré une longue et patiente recherche dans les archives jamais exhumées et dans les immenses ouvrages enfouis au fond des bibliothèques – dont les pages encore collées disaient combien ils ont été négligés ou ignorés. Aussi érudite que les érudits qu’elle nous fait découvrir, Blandine Kriegel ne correspond pas à l’image ennuyeuse et légèrement comique du savant aussi poussiéreux que ses livres. Passionnée et passionnante, elle a le don d’entraîner son lecteur, même peu féru d’histoire, dans la belle aventure du savoir.

L’état de droit

De celle-ci, nous ne pouvons présenter que quelques aspects, notamment ceux qui touchent à la conception juridique de l’Etat monarchique. Longtemps, le droit fut une création pragmatique, jurisprudentielle, marquée par le souvenir de la Rome antique, immergée dans la coutume – avant que l’Ecole de Bourges, au 16ème siècle, l’affirme comme science fondée sur l’histoire. Patronnée par Margueritte de France et Michel de l’Hospital, c’est cette école – Mos Gallicus – qui étayera la constitution de l’Etat monarchique à travers la critique du droit romain qui inspirait la politique impériale. Universel dans sa prétention, despotique dans sa définition, le Saint-Empire menaçait en effet de réduire à l’état de vassales les monarchies déjà nationales de France et d’Angleterre. La résistance des rois des deux pays est connue, mais on sait moins qu’elle fut appuyée par des légistes qui s’efforcèrent de relativiser le droit romain, avant que sa relégation soit effectuée. Autant contre l’Empereur que contre le Pape agissant au temporel, le roi de France fut proclamé « Empereur en son royaume », dont l’indépendance se trouva ainsi pleinement garantie.

Reprenant cette tradition de résistance au droit romain – dans laquelle se trouvent confondus le public et le privé – l’école de Bourges a élaboré le concept de souveraineté, fondé un nouveau système juridique (droit à la sûreté, liberté, intégrité et respect de la personne humaine), entrepris un travail considérable de codification des coutumes en appuyant ses réflexions sur une intense recherche historique. Bien avant que les droits de l’homme soient réunis dans une Déclaration solennelle, les légistes les ont fondés et garantis dans le cadre d’un Etat monarchique établi sur le droit et agissant par lui.

 Mabillon

A la vigueur et à la modernité de l’école juridique française s’ajoute l’exceptionnelle qualité de l’érudition religieuse – légistes et moines contribuant au développement de la science historique. Parmi ces moines érudits, Jean Mabillon est le plus grand, auquel Blandine Kriegel consacre une bonne part de son premier tome. Né en 1632 dans une humble famille champenoise, le Bénédictin du couvent de Saint-Maur est à la fois le serviteur de son ordre et celui de l’Etat, pour lequel il accomplit nombre de voyages documentaires. Sa Diplomatique (science des diplômes et autres documents authentiques) constitue une « révolution galiléenne de l’histoire », certes moins célèbre que celle de l’astronomie, mais tout aussi décisive quant aux progrès de la science historique. Si, avec Mabillon, l’érudition triomphe au moment où l’âge classique connaît son apogée, les prodromes de sa défaite finale sont déjà présents dans la grande controverse qui oppose le moine de Saint-Maur au séduisant Rancé. Certes, contre l’abbé de Rancé, le mauriste réaffirme victorieusement la nécessité et la grandeur du savoir, que son adversaire voulait anéantir.

Cependant, après avoir relaté la célèbre dispute, Blandine Kriegel montre que l’avenir appartient déjà à l’abbé de Rancé. Si le souvenir de Mabillon s’efface tandis que la vie du moine de la Trappe est méditée par Chateaubriand, Sainte-Beuve, Aragon et Barthes, c’est que Rancé « touche peut-être à l’essence de l’écrivain français, à sa retraite, à son obsession de la distance, à l’aveu rageur de son impuissance crispée devant l’éternelle défaite de la classe moyenne ».

Le dernier légiste

Mais il reste encore de beaux jours pour les érudits, puisque la richesse de leurs travaux se fera sentir bien après que la défaite de l’érudition soit consommée. Ainsi l’académicien Nicolas Fréret, dont le nom a sombré dans l’oubli, mais qui, au 18ème siècle, fait accomplir d’immenses progrès à la recherche dans les domaines de la philologie, de la mythologie comparée, de la chronologie, de la géographie et sans lequel le déchiffrement de l’écriture égyptienne par Champollion n’eût pas été possible…

Jacob-Nicolas Moreau est, quant à lui, le dernier légiste de la monarchie. Héritier de Coquille, Loysel, Bodin, Loyseau, Daguessau, ce magistrat reprend, dans les dernières années de l’Ancien régime, le combat pluriséculaire de l’Etat royal contre la féodalité belliqueuse et despotique, tout en faisant retour à la pensée juridique du 16ème siècle contre la dérive absolutiste de Louis XIV. Théorie de la Constitution, doctrine des droits de l’homme, dénonciation de l’esclavage, tels sont quelques-uns des thèmes de l’œuvre de Jacob-Nicolas Moreau, dont Blandine Kriegel donne une belle lecture critique – d’autant plus indispensable que les livres de Moreau sont quasiment inaccessibles.

Défaite de l’érudition

Après avoir suivi, de la Renaissance à l’époque classique, la naissance de l’érudition en matière religieuse, juridique et historique, puis montré comment le savoir se constitue à partir de la recherche patiente et critique des documents, Blandine Kriegel explique, dans son deuxième tome, comment et pourquoi l’érudition se trouva détruite au terme de trois querelles qui, à la fin du 17ème siècle, vont opposer les clercs (querelle de la diplomatique, querelle du Spinozisme) et les laïcs (querelle des Anciens et des Modernes).

-Spinoza ? Le philosophe d’Amsterdam construit un système qui détruit l’érudition classique et se substitue au droit diplomatique de la société d’Ancien régime. Au terme de la querelle suscitée en France par le Traité Théologico-politique – et dans laquelle l’action défensive tentée par Bossuet n’aura d’autre conséquence que d’anéantir l’exégèse scientifique – la France commencera de verser du côté de la seule littérature.

-Cette évolution se précise au cours de la querelle de la Diplomatique. En 1690, la condamnation par l’Inquisition de deux moines érudits de la congrégation des Bollandistes sonne le glas des études savantes dans le domaine de la religion.

-Enfin, l’issue de la querelle des Anciens et des Modernes sanctionne la défaite de l’érudition devant le tribunal de l’opinion publique. Critique de l’autorité, apologie de la raison et du progrès, mépris de la science historique, dénonciation de l’étude des textes religieux : Charles Perrault, Pierre Bayle et d’autres se relaient pour dénoncer les savoirs inutiles jusqu’à ce que Voltaire impose son règne – en reprenant avec un talent qui n’est plus à décrire la querelle des Modernes.

Certes, Voltaire élargit le champ historique et donne un contenu nouveau au sens de l’histoire. Mais « ce que l’histoire voltairienne nous fait perdre, ce n’est pas seulement l’histoire optimiste et providentielle, c’est aussi avec l’érudition et le droit politique classique, l’histoire des Etats et des Eglises, ce qu’elle a arraché, c’est la dimension théologico-politique et la dimension diplomatique au profit de la dimension sociale ». Plus grave encore, la conception nouvelle du progrès, « qui distribue en monde séparés, cloisonnés, irréductibles les uns aux autres, l’espace de la sauvagerie et l’espace de la civilisation, qui enclot la religion dans barbarie, porte finalement atteinte à l’unité de la nature humaine et se retourne contre le droit naturel classique ».

La redécouverte de l’immense travail accompli par les érudits et l’histoire de leur défaite bouleverse la conception commune des Lumières et situe la Révolution française, tant culturelle que politique, dans une très vaste perspective. A lire Blandine Kriegel, il ne fait pas de doute que la Révolution française commence au siècle de Louis XIV, et qu’avant de détruire le pouvoir politique, elle ruine les fondements mêmes du savoir classique.

Mais rien n’est jamais perdu, puisque Blandine Kriegel s’inscrit dans la grande tradition érudite et s’affirme, de livre en livre, comme la digne héritière des légistes qui ont fondé notre Etat de droit.

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Blandine Barret-Kriegel, Les historiens et la monarchie, tome I : Jean Mabillon ; tome 2 : La défaite de l’érudition, PUF, 1988.

Article publié dans le numéro 504 de « Royaliste » – 1988