La littérature romantique a faussé l’image des fous de cour, décrits comme de malheureuses créatures victimes de toutes les moqueries. Dans un livre érudit et passionnant, Maurice Lever fait retrouver le véritable sens de cette importante fonction.

De nos jours la folie fait peur, et les fous sont enfermés. Dans les époques de sagesse, la folie était révérée et le fou, vivant parmi les hommes, était protégé : considéré comme proche de Dieu, il était libre de tout faire et de tout dire, et la parole de l’insensé était recueillie comme véridique, voire comme prophétique.

C’est donc le plus sérieusement du monde qu’il faut s’intéresser aux fous de cour, qui furent à l’origine d’authentiques débiles mentaux : loin de provoquer la raillerie ou la méchanceté, ils paraissaient indispensables à l’exercice du pouvoir. En s’adjoignant un fou, le roi n’agissait d’ailleurs pas autrement que l’ensemble de la société, qui savait que l’inversion momentanée des valeurs, même religieuses, était indispensable à son équilibre. Au Moyen Age surtout, mais jusqu’à l’époque des Lumières, les villes, les corps de métier et certains régiments avaient leur « fou ». Et l’on sait que les fêtes des fous, dont le rituel était parfois réglé par un évêque comme à Sens, donnaient lieu à des profanations et à des transgressions inouïes.

De même que le sacré est tourné en dérision, de même que la religion est grossièrement parodiée, le roi a en face de lui son image inversée, son double caricatural, à chaque instant et dans chaque acte – car le fou dit son mot sur les plus graves décisions – il doit supporter le spectacle de la déraison, subir la dérision de son fou qui porte en eux leur part de vérité. Pas de pouvoir absolu qui tienne, pas de tyrannie possible : la folie est mère de sagesse.

L’institution évoluera, comme, la société elle-même : les fous de cour seront, au sortir du Moyen Age, des êtres sains d’esprit mais qui miment une folie qui leur permet de dire, encore et toujours, une vérité. Etranges clowns, aimés par les rois, redoutés par les courtisans, qui jouent parfois un rôle politique et qui sont des intermédiaires bien informés entre le roi et son peuple. Signe des temps : c’est à la cour de Louis XIV qu’on verra le dernier fou du roi… Le pouvoir se renforce, et ne tolère plus d’être moqué ; et puis la société se « civilise » et les intellectuels font la fine bouche.

Pourtant les fous n’ont pas disparu. A l’époque moderne, on les trouve dans le peuple, et Maurice Lever de citer Lacan, Jean-Edern Hallier et quelques autres. Mais ils ne sont plus auprès du pouvoir, ce qui explique pourquoi il est devenu aussi déraisonnable.

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Maurice Lever, Le Sceptre et la Marotte, Histoire des fous de cour, Fayard.

Article publié dans le numéro 376 de « Royaliste » – 17 février 1983