Les enjeux technologiques

En introduction aux travaux du sommet de Versailles, le 5 juin dernier, le Président de la République a présenté un important rapport sur «la technologie, l’emploi et la croissance» (1). Fruit d’une longue réflexion, ce texte propose une analyse de la crise des pays industrialisés et tente de définir les conditions d’un nouveau développement. Surpris par le faible écho rencontré par ce rapport, nous tentons, dans ce court dossier, une première discussion des analyses et des propositions présidentielles.

 

Le constat qui ouvre le rapport n’est malheureusement pas discutable : « depuis le sommet d’Ottawa, cinq millions d’hommes et de femmes ont perdu leur emploi, chez l’un et l’autre d’entre nous. La production, l’investissement et les échanges stagnent, le protectionnisme menace, les monnaies s’installent dans le désordre, les taux d’intérêts atteignent des niveaux empêchant toute croissance créatrice d’emplois. L’égoïsme devient la règle. Dans les pays du Sud, les conditions de survie se sont aggravées : 30 millions d’êtres humains sont morts de faim ».

Cette crise n’est pas seulement conjoncturelle : c’est le mouvement même de la science et de la technique qui bouleverse nos sociétés et qui « risque de se retourner contre l’homme lui-même (…) si celui-ci ne s’en assure pas la maîtrise ». Il s’agit donc de gérer cette mutation, de mettre les techniques nouvelles (biotechnologie, électronique, etc.) au service de l’homme par la mise au point d’un programme concerté de croissance par la technologie, afin que celle-ci favorise l’emploi au lieu de le détruire. Cela sans oublier le développement du tiers monde et l’épanouissement culturel des nations.

PIEGES DE LA TECHNIQUE

Ainsi rapidement résumé, le rapport présidentiel exprime une confiance fondamentale dans la technique. Certes, le Président de la République n’ignore pas que, d’ici 1990, plusieurs millions de postes de travail pourraient disparaître dans les pays industrialisés par le fait de l’informatisation et de l’automatisation. Mais, selon lui, les mutations technologiques créeront autant d’emplois qu’elles n’en supprimeront. Il importe donc de maîtriser la phase de transition, par le soutien de la demande, par la stabilisation des taux d’intérêt et de change et par un immense effort de formation et de coopération. Alors apparaîtra une « nouvelle civilisation (qui) commence là où la multiplication des moyens aide à libérer les hommes de la double contrainte de la distance et du temps, à échanger, communiquer… »

Nul ne saurait contester la nécessité de maîtriser l’évolution technique : rien ne serait pire qu’une soumission resignée à sa logique. Mais la confiance placée dans la technique et dans le « progrès » n’est-elle pas excessive ? Y a-t-il, à l’orée de cette nouvelle mutation présentée comme finalement bénéfique, une claire appréhension de la nature de la technique et du progrès ?

Dans son excellent livre (2), Georges-Hubert de Radkowski a fort bien montré qu’il n’y avait pas de progrès linéaire, pas de mouvement continu caractérisé par des « conquêtes » successives, mais seulement des progrès sectoriels intervenant dans un contexte socio-culturel donné. Il peut y avoir progrès dans les techniques (automobile plus rapide, ordinateur plus performant) mais jamais de progrès technique en soi. Le mouvement de la technique est un dépassement sans fin, puisque toute contrainte surmontée nous place devant de nouvelles contraintes, que nous n’avions pas prévues, toute limite franchie nous fait découvrir d’autres limites. C’est une illusion de croire que la technique, qui peut effectivement nous affranchir de certaines tâches (par exemple l’automation), nous rend effectivement libres : la contrainte de la distance, dont parle le Président, n’est pas et ne sera pas abolie par la technique – ainsi l’automobile qui efface théoriquement les distances et qui nous englue dans les embouteillages. Il en est de même pour le temps, toujours plus rare au fur et à mesure que le système industriel se développe. Comme le montre Jacques Attali, « les temps passés à travailler, à sortir des embouteillages ou à faire de la cuisine continuent de réduire le temps disponible pour la consommation solitaire des objets. La production de la demande de ces objets exige donc un mécanisme de surveillance, d’encadrement, de contrôle du temps, pour qu’il ne soit pas gaspillé » (3) A peine entrevu, le temps libre obtenu par le «progrès» est d’ores et déjà voué à une consommation narcissique…

UNE LIBÉRATION ILLUSOIRE

Les progrès techniques provoquent aussi des bouleversements dans la nature, dans les relations sociales, dans le travail, qui sont imprévisibles et pas nécessairement bénéfiques. Ainsi la mécanisation de l’agriculture, qui a libéré les agriculteurs de certaines tâches pénibles mais qui a détruit la société rurale. Ainsi l’automobile qui a donné, au début, une plus grande liberté de mouvements, mais qui a redessiné le paysage urbain et qui a provoqué nuisances et accidents. De même, les nouveaux outils techniques créeront de nouvelles formes de civilisation – ou d’anti-civilisation – que personne n’est en mesure de prévoir : s’il est possible de dire que la robotique supprimera le travail à la chaîne, et l’informatique les tâches répétitives du bureau, nul n’est capable de démontrer que les effets sur l’emploi seront à terme positifs et que le travail, dans le secondaire ou dans le tertiaire, sera plus intéressant. Des études partielles montrent au contraire que, dans certains secteurs, la suppression de centaines de milliers d’emplois ne sera « compensée » que par quelques dizaines de milliers de postes de travail, et que l’informatique crée de nouvelles formes de fatigue, voire d’abrutissement.

Dans l’usine robotisée, le travailleur risque de n’être qu’un robot parmi d’autres comme le montre Jacques Ellul : «les ouvriers qui restent dans les usines automatisées sont livrés à un travail encore plus nul, abrutissant, disqualifié que dans l’usine industrielle moderne». Et Jacques Ellul d’expliquer que « la société technicienne, par elle-même, produit un nouveau prolétariat qui présente les mêmes aliénations mais sous une autre forme (…) Ce qui me paraît caractériser ce prolétariat étendu à presque toute la population ; c’est la dépossession du temps, c’est le divertissement, la subordination, le contrôle, la fatigue endémique et les maladies de civilisation, et enfin aux deux extrêmes, sur un plan très concret, la discrimination entre les techniciens qui sont les aristocrates de cette société et les non-techniciens, et à l’autre bout le passage, l’entrée dans une société proprement inimaginable, strictement imprévisible» (4). Donc confiance excessive dans le dépassement technique, qui est en train de faire apparaître une société tout aussi inégalitaire et aliénante que celle dont nous sommes en train de sortir. Une société dans laquelle les chances du socialisme, ou tout simplement de la liberté, seront faibles, voire inexistantes.

DE NOUVELLES ALIÉNATIONS

Le Président de la République devine d’ailleurs ce danger lorsqu’il tente de mesurer les incidences des mutations technologiques sur la civilisation : « en l’absence d’un puissant mouvement d’échanges, dit-il, un risque d’uniformisation pèsera sur toutes les cultures et sur toutes les langues » puisque les industries de la communication tendent à se concentrer. On ne voit pas très bien pourquoi un «puissant courant d’échanges» garantirait la diversité des cultures : il est au contraire évident que l’accélération des échanges fait aujourd’hui triompher les manières occidentales de vivre, de consommer et de penser, et le Président de la République en est suffisamment conscient pour affirmer la nécessité de respecter la diversité des langues et de «protéger la souveraineté des Etats et leur intégrité culturelle menacée par les nouvelles technologies », ou encore de « garantir aux pays du Sud les moyens de maîtriser leurs moyens de communication et les messages qu’ils véhiculent ». Telle est bien la question puisque le développement de la communication par le progrès technique n’est pas un bien en soi:

— d’une part, le système moderne de communication produit déjà, avec son gigantesque système de banques de données, d’observation statistique, etc., une sous-information chronique qui conduit à l’ignorance totale comme le montre Ingmar Granstedt : «bien que harassés par l’information, bien que saturés par toutes les données dont ils doivent perpétuellement prendre connaissance, maîtrise, cadres et dirigeants s’aperçoivent régulièrement qu’ils sont sous-informés. Pléthore et carence, saturation et ignorance vont de pair » (5)

– d’autre part, les outils modernes de diffusion de la culture (magnétoscopes, etc.) loin de libérer l’homme moderne, portent en eux une insidieuse contrainte : au lieu de servir à la création personnelle, ils sont volontairement conçus comme instruments d’une consommation passive, toujours plus étendue : par exemple, ce ne sont pas les caméras vidéo qui sont aujourd’hui massivement promues, mais les magnétoscopes qui favorisent l’achat de cassettes pré-enregistrées – ce qui permet de créer un nouveau marché. Il en sera de même, dans un proche avenir, avec le vidéo-disque. (6)

L’ALTERNATIVE

Ni la croissance économique, ni le bien-être social, ni le développement culturel ne sont inscrits dans l’évolution des techniques, tout porte à croire que, contrairement aux thèses habituelles, la logique technicienne sera celle de la prolétarisation, de l’appauvrissement culturel, de la solitude, du chômage et de l’aliénation, du déséquilibre croissant entre le Nord et le Sud.

La technique n’est pas bienfaisante en elle-même. Elle n’est pas neutre non plus : sa logique est celle du dépassement, de la puissance pour la puissance. Dès lors, toute politique qui prend la mutation technique comme une donnée accepte de se soumettre à cette logique de puissance, renonce à faire les choix fondamentaux qui garantissaient la liberté des hommes. Parce qu’il hésite sans cesse entre la confiance dans le « progrès » et la volonté de lutter contre les trop évidents ravages de la technologie, le rapport du Président de la République n’est pas satisfaisant – tout en étant infiniment supérieur aux bavardages giscardiens sur l’an 2000. Certes, il faut répéter qu’il contient d’excellentes intentions et propose des actions utiles. Mais le rapport présidentiel a l’inconvénient de se situer (était-ce évitable au sommet de Versailles ?) dans un environnement international – celui du monde industrialisé – qui est justement celui de la pure volonté de puissance.

Or, dans ce système, tel qu’il est gouverné par les Etats-Unis, et par le Japon, toute politique « humaniste » perd son sens, toute affirmation d’autonomie est sans valeur, toute volonté d’aide aux pays pauvres devient contradictoire. Le Président de la République ne l’ignore pas, qui insiste sur la concentration du processus d’innovation technologique et sur la nécessité d’un développement autonome des pays du Sud, tant sur le plan agricole qu’industriel. Puisque les phénomènes de concentration, de domination et de colonisation sont discrètement suggérés, l’alternative est claire : ou bien nous demeurons dans le « club des riches », en acceptant de nous plier à sa logique et de nous soumettre à la loi des plus forts. Ou bien nous choisissons une autre voie économique, nous utilisons autrement la technique, et nous coopérons de façon différente avec les pays du Sud.

LES RÉVOLUTIONS TRANQUILLES

L’activité économique n’est pas un phénomène toujours identique, qui serait soumis à des lois inflexibles. Il y a eu, dans l’histoire, plusieurs types d’économie, et d’autres façons de vivre le rapport entre l’homme et l’économie. C’est dire que la concentration de la puissance et la soumission à une économie intrinsèquement totalitaire n’est pas une fatalité : il faut limiter le domaine de l’économie, déconcentrer et disperser les activités industrielles afin de rétablir, dans la production, l’autonomie nécessaire. Construire une économie à échelle humaine est en effet la seule façon de maîtriser les nouveaux outils qui nous échappent aujourd’hui, la seule façon de résoudre une crise que le gigantisme économique a sécrété.

La recherche d’une autonomie de production peut être facilitée par les outils techniques qui sont~ à notre disposition. Mais là encore il faut choisir entre la concentration télématique et l’utilisation de machines électroniques autonomes. Bruno Lussato a fort bien montré que cette seconde voie est plus efficace que celle de la centralisation informatique et qu’elle est seule en mesure de garantir notre liberté (7). C’est seulement en assignant des limites strictes à la technique que l’on pourra contrôler ses effets, et la mettre au service des activités humaines.

Telle qu’elle est actuellement conçue, l’aide aux pays sous-développés engendre une misère toujours plus grande : par une logique infernale, la richesse économique des uns, au lieu de se diffuser, se concentre dans quelques pays tandis que le reste du monde connaît la prolétarisation et l’appauvrissement croissants. Pour en sortir, le tiers monde doit reconquérir ou préserver son indépendance à l’égard des blocs, inventer son propre mode de développement pas nécessairement industriel. De son côté, la France sait choisir l’aide gratuite aux pays du Sud, le soutien désintéressé à leurs efforts de libération. Sinon, quel que soit le montant de l’aide, le tiers monde connaitra la prolétarisation, l’exploitation, et une misère sans précédent dans l’histoire.

La France a l’avantage de ne pas être encore totalement soumise à la logique technicienne. Elle a aussi l’avantage d’être plus près du Sud que du Nord par ses affinités historiques et culturelles. A elle de choisir, par-delà les blocs, une voie originale de développement et de coopération, par une révolution radicale (8) qui seule peut la sauver du monde de la pure volonté de puissance qui, comme on le sait, est celui du nihilisme.

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(1) De larges extraits ont été publiés par « Le Monde » (6-7 juin 1982).

(2) « Les Jeux du Désir » (PUF)

(3) Jacques Attali « Les trois mondes » (Fayard) p. 289.

(4) Jacques Ellul « Changer de Révolution » (Seuil) p. 210.

(5) Ingmar Granstedt « L’Impasse industrielle » (Seuil), p. 127.

(6) Jacques Attali, op. cit. pp. 285286.

(7) Bruno Lussato « Le Défi informatique » (Fayard)

(8) Soulignons, une fois encore, la réflexion très stimulante de J. Ellul dans « Changer de Révolution ».

Etude publiée par la Cellule Economie de la NAR dans le numéro 363 de « Royaliste » – 1er juillet 1982