Malgré les retards dans I ‘organisation et l’abandon de projets spectaculaires (1), le bicentenaire se présente fort bien pour l’essentiel. Car de quoi s’agit-il au fond ? De commémorer un événement majeur de notre histoire, c’est à dire de se le remettre en mémoire, et par là même de le redécouvrir et d’y réfléchir à nouveau, afin de s’inspirer de ce qu’il eut de meilleur.

Or cette commémoration est déjà faite, et pleinement réussie. En témoigne la qualité des ouvrages français et étrangers sur la Révolution, et tout particulièrement le Dictionnaire (2) publié sous la direction de François Furet et de Mona Ozouf, dont la richesse ne sera pas de sitôt épuisée. Avec eux et tant d’autres chercheurs, nous sortons de l’histoire manichéenne, du règlement de comptes politique, pour entrer dans la réflexion critique, sereine et humble tant il est vrai que 1789 demeure, comme le dit Furet, une énigme.

QUATRE RISQUES

Cette sérénité et cette humilité seront notre règle, lors de notre colloque du 19 novembre et tout au long des cérémonies du bicentenaire, non parce que le thème nous inciterait à filer doux, mais parce que la Révolution française est ici pleinement assumée, dans son génie (le mot est du comte de Paris) comme dans ses tragédies. Cela signifie que la Révolution française est faite, que nul ne peut en effacer l’héritage, et qu’elle est pour nous terminée puisque nous refusons de rejouer ou de prolonger les terribles affrontements de l’époque. Précisons encore que le bicentenaire n’est pour les royalistes conséquents ni une gêne ni une menace – et cela d’autant moins que l’événement révolutionnaire de 1789 s’inscrit dans le cadre d’une institution monarchique qui n’est pas récusée.

Paisible et déjà réussie, la commémoration historique de la Révolution ne doit cependant pas nous conduire à négliger les risques qui demeurent quant à la manière dont l’événement sera pratiquement célébré :

– Comme le soulignait Patrice Le Roué dans notre dernier numéro, les milieux politiques n’ont pas préparé la célébration par une réflexion sérieuse sur celle-ci. Il y a donc risque d’un décalage considérable entre l’état de la recherche historique et les discours politiques, s’ils font référence à la mythologie révolutionnaire dans la perspective de l’ancienne tradition républicaine – aujourd’hui devenue étrangère au mouvement des idées, à notre vision de l’histoire et aux sensibilités modernes.

– Ignoré ou mal surmonté, ce décalage peut provoquer le retour aux polémiques classiques et vaines entre partisans et adversaires de la Révolution. A l’exception ·des rivaux déclarés, que lie une trop évidente complicité, nul n’a intérêt à ce que la célébration se réduise à une double négation – soit d’une Révolution diabolisée, soit d’un Ancien régime systématiquement noirci. Ce serait là une politique de facilité pour des extrêmes qui se renforceraient l’un l’autre, un jeu de miroirs auquel l’ultra-droite se prépare et qu’il faut dès à présent dénoncer. Car ce n’est pas seulement le souvenir de l’ancienne monarchie qui serait atteint, mais les fondements même de nos institutions qui sont le résultat d’une synthèse encore fragile entre la tradition capétienne et la tradition républicaine tardive.

– A célébrer un mythe sans réfléchir à leur propre histoire, les socialistes prendraient eux aussi un risque sérieux. Car tout de même, le mouvement socialiste s’est constitué contre la République libérale, individualiste et bourgeoise qui, par ses principes et ses interdictions, est directement responsable de ! ‘exploitation du prolétariat. Le Parti socialiste célèbrera-t-il la loi Le Chapelier qui interdisait l’association ouvrière ? Ou bien saura-t-il assumer l’héritage révolutionnaire selon sa propre tradition critique ?

– Beaucoup plus graves sont les dangers auxquels s’expose le gouvernement. Entre l’apologie de la Révolution française et la grisaille gestionnaire, le contraste est certain. Entre l’évocation de l’idéal égalitaire de 1789 et le constat des privilèges et des misères dans notre société, l’opposition est violente. Nombreux sont ceux qui pourraient y trouver matière à de légitimes revendications, puisqu’on est en droit d’attendre de ceux qui invoquent la Révolution une pleine fidélité à son esprit.

COMMENT CÉLÉBRER ?

Souligner ces risques n’est en rien négatif. Il importe de les connaître pour les éviter, afin que le bicentenaire ne soit pas vécu dans la polémique vaine et dans une double rupture avec la connaissance historique et avec notre époque. Pour que le mouvement de 1789 soit dignement et utilement célébré, il faut :

– que ce soit la fête de toute la nation, à laquelle toutes ses traditions politiques et spirituelles doivent se trouver associées.

– que cette fête soit d’abord celle de la proclamation (non de l’invention) des droits de l’homme et du citoyen.

– que cette proclamation soit inscrite dans nos soucis présents et dans une perspective dynamique puisque les droits de l’homme ne sont jamais complètement définis et acquis, comme l’histoire de la Révolution elle-même l’a montré. Mieux garantir ces droits, les développer pour que chacun puisse se protéger et être protéger contre les violences du monde moderne : telle est la double exigence qui doit orienter la réflexion et conduire à des décisions exemplaires en 1989. La première d’entre elles pourrait être l’abrogation de la loi Pasqua sur les étrangers.

– il faut enfin que soit repris le mouvement de 1789, contre les privilèges abusifs et les féodalités de notre temps. Pour diverses raisons, le mot de révolution a disparu de notre vocabulaire politique peu après 1981. Mais en délaissant la doctrine qui l’avait annexé, on a abandonné le projet nécessaire d’une transformation profonde de la société, de l’économie et de la vie politique. Que vaudrait la célébration de 1789 si l’ambition d’accomplir des révolutions tranquilles pour la justice et la liberté n’était pas retrouvée ?

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(1) cf. « Royaliste », n°501 , page 2

(2) Dictionnaire critique de la Révolution française (Flammarion).

 

Editorial du numéro 502 de « Royaliste » – 10 novembre 1988