Voltaire a raison : “Pour avoir quelque autorité sur les hommes, il faut être distingué d’eux”. Cette nécessaire distinction de l’élite dirigeante par rapport au peuple est source de difficultés qu’aucune révolution n’est parvenue à résoudre. A toutes les époques, dans tous les régimes, le corps des serviteurs de l’Etat finit par se transformer en caste exposée à la vindicte populaire.

Quand l’élite ne se distingue plus par ses qualités mais par des privilèges qui la séparent du peuple, l’opposition qui se crée annonce une révolution plus ou moins sanglante. La monarchie d’Ancien Régime a connu cette dérive qui conduit de la distinction à la séparation. Au XVIIIe siècle, la noblesse vouée au service d’un Etat incarné par le roi cesse de croire à sa fonction et d’être exemplaire par les sacrifices auxquels l’expose le métier des armes. Il est vrai que cette noblesse ne forme pas un corps unique : certains adhèrent aux Lumières, d’autres s’adonnent à l’industrie mais la vieille noblesse d’épée obtient que les roturiers et les anoblis de fraîche date ne puissent exercer des fonctions de commandement. Huit ans après l’édit de Ségur, la Révolution éclate…

Pour en finir avec les privilèges, les rédacteurs de la Déclaration proclament à l’article 1, sur la proposition du monarchien Mounier, que “les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune”. Effacée par le droit, la noblesse abdique et se déshonore en choisissant l’émigration plutôt que de soutenir selon de nouvelles modalités l’autorité royale. La bourgeoisie – avocats, négociants, grands propriétaires agricoles – profite de cette abdication pour prendre le pouvoir politique. Elle s’empresse de faire voter la liberté illimitée du commerce du blé et l’interdiction des associations ouvrières et patronales comme le rappelle judicieusement Éric Anceau.

Révolution bourgeoise

Ces bourgeois se proclament l’aile marchante du peuple souverain mais ils se voient radicalement contestés par des mouvements populaires. La Première République connaît sa révolution dans la révolution avec un phénomène de double pouvoir qui oppose l’Assemblée nationale à la Commune parisienne où les Sans-Culottes professent un égalitarisme complet : élection des administrateurs, des magistrats, des officiers, assortie du mandat impératif pour les députés. Le point de tension maximal est atteint lorsque les Sans-Culottes envahissent la Convention le 1er prairial an III. L’insurrection, matée, entraîne la réaction thermidorienne. Le Directoire voudrait être une aristocratie de propriétaires fonciers, une élite physiocratique, mais ce sont les banquiers, les fournisseurs aux armées et les agioteurs qui tiennent les commandes sous le regard d’un peuple parisien qui se révolte avec les jacobins ou avec les royalistes. Alors que la Première République s’enlise dans l’affairisme, l’armée est la seule institution populaire et le 18 Brumaire est l’aboutissement logique de la période révolutionnaire.

La recomposition napoléonienne s’opère par la création des “masses de granit” : Constitution de l’An VIII, rationalisation administrative, franc germinal, Concordat et fusion des élites anciennes et nouvelles appuyée par un Code civil qui “impose une conception notabiliaire et bourgeoise de la société face aux anti-modèles aristocratique de l’Ancien Régime et individualiste de la Révolution” comme l’écrit Éric Anceau. Ce projet national se heurte à la logique multinationale de l’Empire et aux aléas de l’aventure napoléonienne : les 130 départements font du Corps législatif un “Parlement européen” qui compte en 1811 pas moins de 88 Italiens, 26 Néerlandais, 23 Allemands et 4 Suisses. Mais les notables promus par l’Empire se retournent contre l’Empereur à partir de 1812 pour une simple et froide raison : ils n’en tirent plus profit.

Le pouvoir des notables

Les révolutions du XIXe siècle n’ébranlent pas le pouvoir des notables mais provoquent des recompositions à l’intérieur de l’élite. Louis XVIII voudrait reprendre le projet de fusion des élites mais c’est surtout la noblesse terrienne qui réinvestit les pouvoirs politique et administratif tandis que la grande bourgeoisie prend la tête de l’opposition libérale.

La Révolution de 1830 ruine le pouvoir de la noblesse qui choisit l’émigration intérieure et c’est la grande bourgeoisie qui accède aux responsabilités politiques, profite du système censitaire et assure, de manière impitoyable, le développement de l’industrie. Le “moment Guizot” marque l’apogée de ces bourgeois conquérants qui ne voient pas monter la colère ouvrière.

La Révolution de 1848, qui est l’œuvre de la petite bourgeoisie et du peuple parisien, entraîne l’épuration du corps préfectoral et de la magistrature – mais les Grands Corps sont épargnés. La composition de l’Assemblée constituante traduit des changements mais pas de bouleversement dans la composition de l’élite. La part des nobles tombe à 15,6%, celle des fonctionnaires n’est plus que de 13,7%, les propriétaires occupent 31% des sièges mais l’on voit apparaître une minorité (3,6%) de travailleurs manuels et de petits salariés. C’est cette chambre majoritairement bourgeoise qui écrase le peuple parisien insurgé lors des Journées de juin.

Le Second Empire se construit sur la relation directe entre le chef et le peuple sans la médiation d’un parti bonapartiste. Soutenue par l’Empereur, l’Eglise catholique est l’un des piliers du nouveau régime qui favorise une élite de banquiers et d’industriels et qui s’appuie en province d’un corps préfectoral composé de nobles et de grands bourgeois. Le Corps législatif, sans le moindre opposant, est composé à 50% de propriétaires fonciers et de rentiers, à 20% d’industriels, de négociants et de banquiers, à 12% d’avocats, à 4% d’universitaires…

La IIIe République, en ses débuts, épure et républicanise l’administration puis l’armée. Le Parti radical, qui triomphe à la fin du XIXe siècle, est celui des petits propriétaires : on sait que le régime est farouchement anticlérical mais on oublie la violence de la répression du mouvement ouvrier avant 1914. Dans tous les domaines, la bourgeoisie maintient de solides barrières au-delà desquelles on se retrouve entre gens du même niveau – du même monde. L’entre-deux-guerres est celle de la “République des professeurs”, mi-réelle, mi-imaginaire au temps du Cartel des gauches. Le pouvoir politique trouve son assise dans les classes moyennes, tantôt sous l’égide de la droite libérale, tantôt sous celle de la gauche radicale mais toujours avec une administration qui gagne en puissance. La victoire du Front populaire est trop brève pour faire bouger les lignes au sein de l’élite.

Les révolutions gaulliennes

La France libre se conçoit comme un mouvement patriotique et révolutionnaire. De Gaulle le dit dans son discours du 1er avril 1942 : “C’est une révolution, la plus grande de son histoire, que la France, trahie par ses élites dirigeantes et par ses privilégiés, a commencé d’accomplir…”. Aucun grand patron n’a rallié Londres, très peu de grands commis et encore moins d’intellectuels. Le haut clergé est vichyste et, après 1942, les évêques protestataires restent minoritaires. On sait que l’Etat français rallie des gens de droite et de gauche et fonctionne grâce à des technocrates – les nationalistes venus célébrer la mort de la République étant incapables d’assumer des tâches concrètes.

Dans Paris libéré, le Gouvernement provisoire est révolutionnaire par les institutions qu’il crée en s’appuyant sur la nouvelle élite issue de la Résistance. L’Épuration est modérée. Elle épargne l’épiscopat largement compromis et maints hauts fonctionnaires dont le gouvernement a besoin. Les partis se sont auto-épurés – notamment la SFIO – et seuls 14% des parlementaires de la IIIe République retrouvent un siège après la guerre.  La nouvelle élite, qui inclut pour la première fois les communistes, lance la politique de reconstruction. La création de l’Ecole nationale d’administration est révolutionnaire sous trois aspects soulignés par Eric Anceau : l’admission des femmes dans les grands corps, le mélange du statut de fonctionnaire et du statut d’étudiant, l’intégration d’étudiants étrangers. La création de la Sécurité sociale, du Commissariat au Plan, la promulgation du statut général des fonctionnaires et un dirigisme largement partagé concourent à la formation d’un État de type nouveau qui pallie les faiblesses de la IVème République – la révolution ayant été manquée dans le domaine institutionnel.

La révolution de 1958-1962 est à la fois institutionnelle et géopolitique – par l’œuvre de décolonisation. Encore une fois, l’élite politique est bouleversée : 310 députés nouveaux après les élections législatives de 1958 et encore 164 après celles de 1962. Le Général, qui brise les tendances putschistes d’une partie de l’Armée, s’appuie sur la majorité gaulliste à l’Assemblée et sur les Grands corps – du moins jusqu’en 1962.

La pente oligarchique

Après le départ du général de Gaulle, l’élite politique se transforme au fil des évolutions idéologiques et sociales. Eric Anceau note que dans le gouvernement Chirac de 1974, “les ministres liés à l’univers intellectuel et au service de l’Etat reculent devant ceux du secteur privé de l’économie. 60% des ministres viennent de la bourgeoisie économique, contre 42,5% sous la République gaullienne, et 11% seulement des couches populaires, contre 17,5% auparavant”. Cette évolution favorise la mise en place de mesures néolibérales, tandis que les premiers gros scandales affectent le milieu dirigeant.

La victoire de l’Union de la gauche, en 1981, ne se traduit pas par l’arrivée du “peuple de gauche” à l’Assemblée nationale : les classes moyennes représentent 39% des élus mais les classes populaires régressent à 12% et le secteur public atteint avec 55% des élus – son record historique – dont 27% d’enseignants du secondaire et du supérieur. Après le tournant de la rigueur, au fil des alternances entre une droite et une gauche de plus en plus proches, se dessinent les configurations élitaires qui nous sont familières : promotion d’une super-élite européiste et mondialiste liée au milieux d’affaires et aux médias qui la mettent en spectacle, soumission de l’Etat à la doctrine du New public management. Au sein de la « gouvernance », on voit arriver les diplômés des écoles de commerce et les avocats d’affaires tandis que le nombre des énarques diminue.

L’élection d’Emmanuel Macron durcit la tendance : sa majorité compte 51% de cadres du privé, sans culture politique ni implantation locale. Soulignée par la pression électorale des populistes et par de puissants mouvements sociaux, l’opposition entre l’élite et le peuple, de plus en plus nette, est accentuée par la crise sanitaire. La France serait-elle sur le point d’accoucher d’une nouvelle révolution ?

 ***

(1) Éric Anceau, Les élites françaises, Des Lumières au grand confinement, Passés composés, 2020.

Article publié dans le numéro 1203 de « Royaliste » – janvier 2021