Des patrons mécontents, des professions libérales en colère, un parti socialiste morose, des sondages négatifs : autant d’éléments qui semblent justifier l’opposition, lorsqu’elle annonce l’échec global de la politique de changement. Gardons-nous cependant de voir dans les manifestations corporatives et dans les criailleries de la droite les signes annonciateurs d’une catastrophe inévitable. Trop de passion partisane et trop de hâte revancharde rendent certaines analyses suspectes et font perdre de vue ce qui est essentiel dans l’effort du gouvernement.

Il ne s’agit certes pas de tout approuver dans la politique suivie depuis le 10 Mai. Ici même, nous n’avons cessé de souligner les occasions manquées et de déplorer le temps perdu : une première dévaluation trop timide qui nous a contraint à en accepter une seconde ; une absence de protection du marché national qui a rendu la politique de relance partiellement inopérante en favorisant les importations, des nationalisations pas toujours cohérentes dont le coût a été aggravé par une indemnisation beaucoup trop forte; enfin trop de retard dans le déclenchement de la lutte contre les privilèges et dans l’organisation de la stratégie industrielle.

REPARER LES DEGATS

C’est donc à bon droit que l’improvisation et certaines incohérences ont été dénoncées. Mais l’inexpérience des premiers mois n’est plus qu’un mauvais souvenir, alors que le gouvernement continue à supporter l’héritage particulièrement lourd de la gestion giscardienne : le coup d’arrêt à l’investissement, provoqué par le stupide « plan de refroidissement » de juin 1974, le refus de lutter contre l’aggravation du chômage, la baisse de la production industrielle et l’incapacité à juguler l’inflation ont plongé la France dans une situation qui ne pouvait être redressée en un an. Plus fondamentalement encore ; l’optique libérale, la conviction mondialiste et la volonté manifestée par le clan Giscard de privilégier le capitalisme financier conduisaient la France au déclin industriel, à l’aliénation de son indépendance économique.

Il est important de rappeler ces données, non pour régler des comptes, mais parce qu’elles expliquent en grande partie les difficultés que nous traversons et qui nous mettent dans une situation très défavorable pour affronter la crise : tout en subissant une concurrence très dure, tout en luttant pour l’innovation, tout en transformant les structures, il faut réparer les dégâts dans l’industrie et soigner une économie rongée depuis longtemps par l’inflation. La véritable question est donc de savoir si le gouvernement a la volonté et les moyens d’affronter cette tâche immense, et non de s’interroger sur la « pause » ou sur un prétendu « barrisme de gauche ». Or, dans trois domaines stratégiques, le gouvernement fait preuve d’une réelle volonté d’assainissement et de développement :

La politique de blocage des prix et des salaires est une réussite, qui avantage nos produits sur les marchés extérieurs par la réduction du fameux « différentiel d’inflation ». Il s’agit maintenant de sortir du blocage dans de bonnes conditions. Or, malgré les pronostics pessimistes de ceux qui avaient raté la sortie du blocage en 1977, il n’est pas impossible que le gouvernement gagne son pari par les accords de régulation des prix, par la limitation des hausses de salaires et surtout grâce à sa décision de mettre fin à l’indexation des salaires sur les prix. En outre, il est important que l’Etat donne l’exemple, en réduisant de 8% le train de vie des administrations, en menant une politique d’assainissement de la Sécurité Sociale et en attaquant de front certains groupes de privilégiés.

Le succès de la lutte contre l’inflation dépendra moins des techniques économiques que de la capacité de l’Etat à résister aux pressions des groupes d’intérêts et des divers corporatismes qui s’agitent dans l’oubli du bien commun. Mais il est dommage que la volonté gouvernementale ne se soit pas manifestée plus tôt, au moment où le consensus national était plus net. — La lutte contre le chômage donne des résultats positifs, dans la mesure où la progression des demandes d’emploi se ralentit. C’est là un succès par rapport au régime précédent, qui tenait le chômage pour une question secondaire. Il faut cependant souligner que ce tassement ne signifie pas que le problème est effectivement résolu.

UNE STRATÉGIE COHÉRENTE

La politique industrielle est en train de prendre forme. Il s’agit d’abord de réparer autant que possible des dégâts provoqués par l’incompétence et les gaspillages du capitalisme privé (qui ont provoqué des conséquences dramatiques dans la sidérurgie), par la stratégie de « multinationalisation » des groupes et par les abandons consentis depuis 1974. D’où le rachat de la Compagnie générale des constructions téléphoniques à I.T.T., le rachat de la C.I.I., le programme quinquennal pour l’électronique lancé par J.P. Chevènement, la restructuration de Péchiney de Rhône-Poulenc et de Thomson, et la mise en place de filières pour le bois, le cuir, et la machine-outil. Ainsi s’affirme la volonté de favoriser l’innovation, de ne plus abandonner le marché intérieur aux produits étrangers, et de permettre à la France d’échanger dans de bonnes conditions, en produisant elle-même les biens d’équipement que nous sommes actuellement obligés d’importer. Ainsi se mettent en place les stratégies qui, à terme, permettront de réduire le chômage et le déséquilibre de notre commerce extérieur.

Cette politique de maîtrise de l’économie, de reconquête du marché intérieur, et de développement est la seule possible pour la France. Sa réussite encore incertaine est hautement souhaitable. Car il faut comprendre que son échec ne serait pas celui d’un homme ou d’un camp, mais celui du pays tout entier, puisque nous perdrions toute possibilité de présider à l’évolution technologique, de faire librement nos choix économiques et sociaux et d’orienter notre société comme nous le voulons. Face à cet enjeu, l’opposition systématique de la droite et l’égoïsme de certaines professions – que ne comptent pas parmi les plus déshéritées – est sans excuse.

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Editorial du numéro 367 de « Royaliste » – 14 octobre 1982