Avec des cartes de France marquées de hachures impressionnantes, à l’aide de sondages d’une précision apparemment chirurgicale, on nous a fabriqué entre le 20 et le 21 septembre une analyse de la France qui est devenue vérité d’Évangile. Le commentaire journalistique l’a consacrée, et l’acquiescement satisfait (les Non) ou contrit (les Oui) de la classe politique l’a pleinement légitimée.

Quelle est donc cette vérité si manifestement manifeste ? Celle qui décrit une France coupée en deux – pas entre droite et gauche mais entre riches et pauvres puisque des enquêtes-express nous ont tout appris sur le vote des chasseurs du Bas-Berry et sur les états d’âme des citoyens d’Épinal. La France coupée en deux ? Avouez qu’il est difficile de faire autrement quand il y a une question et deux réponses… La fracture au sein de la droite et de la gauche ? Elle est incontestable mais ce qui se fractionne ne disparaît pas – et nous voici devant quatre France. Les riches et les pauvres ? Le schéma séduit par sa simplicité et par ce style « lutte de classes » qu’on avait délaissé et qui, tout à coup, prend un air neuf ; mais c’est faire bon marché des hauts fonctionnaires qui ont suivi l’énarque Philippe Séguin, des bourgeois qui aiment Charles Pasqua et des suffrages populaires qui se portent sur Philippe de Villiers et d’autres lieux…

PRUDENCE

J’ai l’air de me moquer de bien graves sujets mais je veux simplement plaider pour la prudence et pour la démocratie. Pour la prudence : il faudra attendre les enquêtes des vrais sociologues et des vrais politologues (par « vrais » j’entends ceux qui ne sont pas rétribués par les instituts de sondage) pour savoir si, en gros, le vote du 20 septembre reflète un antagonisme social. Au lendemain de l’événement, il est tout juste possible d’observer que, comme d’habitude, les choix des citoyens ont résulté d’un ensemble complexe d’idées, de passions, d’intérêts… Le caractère corporatif de certains votes, qui a été abondamment souligné, ruine le schéma d’une « lutte de classes ». Le rejet de la classe dirigeante explique sans doute beaucoup de votes négatifs, mais ce sont trois anciens ministres (Ph. Séguin, Ch. Pasqua et Ph. de Villiers) qui ont mené la campagne pour le non – et pas le « tribun » Le Pen. On peut ainsi multiplier les paradoxes et les contradictions, puis creuser les analyses jusqu’au point où l’on trouvera la complexité des choix personnels qui ruinera, assurément, toute tentative d’explication globale.

Faut-il se résigner à enregistrer mécaniquement un total de voix ? Assurément pas. Mais il serait de bonne méthode que l’on distingue à nouveau la sociologie (d’intention scientifique) et la politique (qui a sa propre raison), que l’on sépare le cliché flou du sondage, de l’expression du choix civique. Je plaide en effet pour la règle démocratique, qui implique le respect de l’autonomie du domaine politique, de sa symbolique et de son droit. La’ politique est tout autre chose que la sociologie, toute autre chose que la psychologie. Les sciences visent des certitudes, selon des théories spécifiques qui permettent d’approcher le réel. La politique se réfère à des valeurs (la paix, la justice) et repose sur des conventions : le droit du premier né, la décision acquise à une voix de majorité. On n’imagine pas une autorité scientifique acquise par voie héréditaire, ni une décision politique différée plusieurs années pour satisfaire à un protocole d’expérimentation… De fait, les conventions politiques ne sont pas arbitraires : elles sont adoptées parce qu’elles rendent possible le bien commun, par exemple la paix civile et la prise de décision.

DÉCISION

La confusion médiatique est devenue telle qu’il fallait justifier la théorie et la pratique du referendum en général avant d’avancer une interprétation du vote sur le traité de Maastricht : à une question politique précise, les Français ont répondu politiquement, et leur décision engage l’avenir de l’Europe politique – quels que soit par ailleurs leurs sentiments sur François Mitterrand, la politique commune et les tailleurs d’Elisabeth Guigou.

Mais la valeur de cette décision, si petitement majoritaire ? Elle est très importante en ce sens que, par le Oui comme par le Non, les Français ont exprimé un seul et même souci de l’intérêt de la nation, du rang de la France en Europe et dans le monde (1). Le débat, et le choix final dans sa simplification nécessaire, ont porté non sur les fins mais sur les moyens : le salut de la patrie par l’Union européenne, ou par le refus d’un pari juge trop dangereux.

Voilà qui réduit singulièrement la gravité de la fracture si abondamment commentée. Les deux France n’en font qu’une, et cela fait mille ans qu’elle dure dans des querelles qui n’affectent pas l’essentiel – c’est-à-dire sa volonté de continuer à exister selon son histoire et son projet. Tant mieux.

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(1) Cette analyse rejoint celle d’Alfedro Valladao (« L’Europe française ») dans « Libération » du 18 septembre – à cette différence qu’il déplore ce dont je me félicite…

Editorial du numéro 585 de « Royaliste » – 5 octobre 1992.