A la tête d’une équipe ministérielle banalement oligarchique, Jean-Pierre Raffarin veut aller vite et bien agir. L’homme venu du Charente-Poitou pour instaurer la gouvernance est sans doute sincère, mais son terrain est déjà balisé et on lui demande de se laisser faire.

Au début, il y eut de l’agacement. Sorti victorieux d’un combat titanesque, ayant arraché la France à la Bête Immonde du fascisme (heureusement imaginaire) Jacques Chirac installait à Matignon un brave homme qui fait sourire ses propres amis et que Jean-Louis Bourlanges, député libéral au Parlement européen, présente comme un « mixte réussi de communicant postmoderne et de tireur de bécasse du marais poitevin » (1). C’est comme si Saint Georges installait un nain de jardin pour gérer le château de la Belle (république) au bois dormant.

Comme dans les contes, ce gentil spectacle a eu un effet apaisant. Certes, les orphelins du jospinisme criaient sur tous les toits que cette droite qui avait tous les pouvoirs étoufferait la France. Mais les bisbilles de cour de récréation entre Laurent (Fabius), Martine (Aubry) François (Hollande) et Dominique (SK) démontraient qu’on pouvait toujours respirer – et même gaspiller son souffle en de matamoresques tirades.

On se laissa donc aller aux observations émollientes. Après tout, l’effarant Raffarin n’est que le chef de cabinet de Jacques Chirac, comme Alain Juppé naguère, choisi en raison de la modestie de ses ambitions (rien de plus haut que Matignon), destiné à fonctionner comme fusible et à assurer une paisible passation de pouvoirs entre Alain Juppé et Jacques Chirac. Comme nous sommes maintenant en système quinquennal, la campagne électorale pour 2007 va bientôt commencer et le « communicant postmoderne » est le domestique approprié pour défendre les intérêts de la chiraquie.

Mais, me direz-vous, et le Gouvernement ? Et la France ? Vous n’y êtes pas. Le gouvernement a été remplacé par la « gouvernance », dont Jean-Pierre Raffarin s’est fait le théoricien. Et la France se réduit à trois concepts : le Terrain, la Proximité, la Société civile. On notera que la gauche utilise les mêmes mots, et leur donne le même sens : aller sur le terrain pour être proche des gens et à l’écoute de la société civile, voilà ce qu’on nous a seriné de Rocard en Aubry, et voilà ce que nous ressert notre tireur de bécasses.

Les concepts, me direz-vous encore, ce n’est pas du concret. C’est que vous ne comprenez rien à la gouvernementabilité postmoderne. Sur le Terrain, on rencontre des gens qui demandent, comme toujours depuis que le monde est monde, plus de sécurité et moins d’impôts. C’est justement ce que le gouvernement Raffarin va leur donner, aux gens. Pour populariser son message, on pourrait même dire que Francis Mer (coté fisc) et Nicolas Sarkozy (coté flics) sont les deux mamelles de la gouvernance. Braves Français de la France d’en-bas, vous allez pouvoir vous reposer dessus !

C’est en effet au grand repos politique qu’on nous convie. Tout est fixé, réglé, rien ne manque. On dirait une carte postale, représentant une pyramide qui repose bel et bien sur sa base et qui pointe son sommet dans un ciel sans nuages.

La base n’a pas changé depuis que Jacques Chirac a créé sa chiraquie : la FNSEA et la CGPME, autrement dit les deux organismes corporatistes qui prétendent parler au nom de l’ensemble des agriculteurs et des petits entrepreneurs. Cette base est renforcée par le Medef qui est fort satisfait de François Fillon (pas de « coup de pouce » au Smic en juillet) et de Francis Mer qui annonce un dégraissage massif de la fonction publique.

Au sommet, il y a le Pacte de Stabilité qui va imposer un surcroît de rigueur budgétaire, et les Directives de Bruxelles – par exemple celle qui interdit de baisser la TVA sur les restaurants.

Terrain balisé, gauche neutralisée, contestation sans voix, matraques à proximité pour les salariés pressurés et les licenciés en colère. La situation est sous contrôle, exactement comme à l’époque où Alain Juppé tenait les manettes. Nous voici complètement rassurés.

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(1) Le Monde du 5 juin 2002.

 

Article publié dans le numéro 798 de « Royaliste » – 1er juillet 2002