La société française est en train de subir des changements rapides et profonds. Avant que ne débute une campagne présidentielle qui sera sans doute démagogique et superficielle, il faut tenter de saisir la nature de ces bouleversements, qui sont présentés comme des fatalités économiques, financières ou technologiques. Mais il n’y a pas de fatalité : une volonté politique est à l’œuvre qui prend prétexte de la « crise » et s’appuie sur une prétendue « rationalité » pour imposer ses choix. Ils n’apparaîtront en pleine lumière et nous ne reconnaîtrons toutes leurs conséquences que si, par malheur, l’actuel président était réélu en 1981.

Dans notre précédent numéro, j’ai tenté de décrire la nouvelle classe dirigeante qui, depuis 1974, préside à nos destinées. Par les analyses qu’elle publie, par les lois qu’elle fait voter, par les mécanismes « libéraux » qu’elle a institués, par le mouvement plus ou moins conscient qui la fait se reproduire et se renforcer, elle est en train de couper la France en deux parties qui seront de plus en plus étrangère l’une à l’autre.

UNE SOCIÉTÉ DIVISÉE

Il n’y a là aucun procès d’intention. Cette volonté s’affirme par exemple dans le rapport d’une commission officielle, sous la plume d’un conseiller écouté du ministère de l’Industrie. Il s’agit, comme nous l’expliquons par ailleurs (1), de diviser l’économie française en deux secteurs : l’un, technologique, hautement « compétitif », accueillerait « l’élite » de la nation, serait le creuset de l’homme nouveau libéral et multinational. L’autre secteur, « traditionnel », recueillerait les laissés pour compte du progrès, les adeptes de la « convivialité », les écologistes en tous genres qui, moyennant de bas salaires et une protection sociale réduite au minimum, pourraient se livrer aux délices de «l’archaïsme». Il va sans dire qu’une telle structure marquerait la fin de tout projet commun, de toute solidarité entre deux catégories de Français séparées par les barrières, plus hautes que jamais, du savoir, de l’argent et du pouvoir.

On peut bien sûr considérer le texte de M. Stoffaes comme une élucubration toute personnelle. Si nous y revenons à deux reprises dans le même numéro, c’est qu’il exprime, d’une façon peut-être outrée, des tendances qu’il est facile d’observer dans notre « société libérale avancée ».

Ainsi dans l’enseignement. Depuis une vingtaine d’années, et plus précisément depuis mai 1968, il est clair que « l’élite » politique et sociale se recrute de moins en moins dans l’Université classique : les lycées, les grandes écoles scientifiques, ou les Ecoles Normales supérieures ne sont plus des lieux de formation ou la classe dirigeante. Désormais, elle préfère les écoles privées aux lycées -à l’exception de quelques établissements qui sélectionnent leurs élèves-, les grandes écoles commerciales et, bien sûr, l’Institut d’Etudes Politiques et l’ENA, c’est à dire les endroits où l’on reçoit, dans la discipline, un enseignement « efficace » et, surtout, des manières de dire et de faire qui permettent, plus sûrement que l’accumulation des connaissances, l’accès aux hautes responsabilités.

Une telle évolution rend inutile l’effort de « démocratisation » de l’enseignement puisque les garçons et les filles qui passent leur bac en plus grand nombre et entrent dans les « vieilles » universités se retrouvent dans des impasses bien connues : soit des concours pour des postes d’enseignement en nombre infime, soit des métiers sans avenir, soit le chômage et les « petits boulots ». Il y a donc deux types d’enseignement, qui dispensent deux cultures différentes, mais seulement une filière qui offre de bonnes chances de « parvenir »… à ceux qui peuvent faire des études coûteuses et qui ont reçu dans leur milieu familial la culture nécessaire pour réussir les concours d’entrée aux grandes écoles.

LA SÉGRÉGATION SOCIALE

Cette « dualité » se retrouve, ou se retrouvera, dans de nombreux autres domaines. Elle est évidente en matière d’habitat : la spéculation immobilière et la libération des loyers chassent des villes les ménages de salariés, qui doivent s’installer dans des banlieues toujours plus lointaines. Si cette évolution se poursuit, si la politique du logement social est, comme on peut le craindre, progressivement abandonnée, les villes deviendront des ghettos pour riches. De même, la réforme de la Sécurité Sociale, et tout particulièrement la nouvelle convention médicale, tend à détruire une des principales conquêtes sociales de la Libération et à instituer, comme les principaux syndicats de médecins l’ont souligné, une médecine pour les pauvres et une autre pour les riches. Et cela au nom de faux « impératifs financiers » puisque les comptes de la nation pour 1979 font apparaître que tous les régimes de sécurité sociale sont excédentaires. Enfin dans le domaine culturel, Jacques Thibau montrait au cours d’un « Mercredi de la NAR » que magnétoscopes et vidéocassettes créeraient une télévision élitiste, les « fauchés » devant se contenter des séries américaines et des habituels programmes de variétés.

Ces exemples pourraient être multipliés. L’essentiel est de constater que le monde des privilégiés se renforce, s’enrichit et s’isole du reste de la nation. Un moment abaissées par la « société de consommation », les barrières entre les classes s’élèvent à nouveau. Comme dans le 19e siècle des bourgeois et des prolétaires, elles séparent nettement deux modes de vie et de pensée. Mais les privilèges sont moins visibles qu’autrefois. La richesse souvent plus discrète et surtout la « crise » permet de présenter comme une fatalité la société d’injustice et de ségrégation que le Pouvoir a décidé de fabriquer. Masquée par l’habileté des discours et par la récupération subtile d’anciennes espérances, le « libéralisme avancé » déroule son implacable logique. Il est indispensable de la dévoiler aux Français, pour qu’ils soient en mesure de l’arrêter et de la détruire l’an prochain.

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Editorial du numéro 319 de « Royaliste » – 26 juin 1980