Nous suivons avec un vif intérêt les travaux d’Éric Sadin qui se livre depuis dix ans à une analyse critique de la jonction, périlleuse pour l’humanité, qui s’est opérée entre le capitalisme néo-libéral et l’entreprise de numérisation généralisée (1). Le nouveau livre qu’il a récemment publié raconte l’histoire d’un avènement – celui de “l’individu-tyran” (2) qui évolue dans l’étrange société partiellement produite par les nouvelles technologies.

“Production” partielle car le projet dont nous sommes l’aboutissement a été formulé en 1690 par John Locke dans son Second traité du gouvernement : “La liberté naturelle de l’homme, consiste à ne reconnaître aucun pouvoir souverain sur la terre, et de n’être point assujetti à la volonté ou à l’autorité législative de qui que ce soit”. Cet individualisme absolu devait s’épanouir dans la jouissance d’un droit non moins absolu à la propriété privée, dont l’exploitation était censée concourir à la prospérité générale. Les bourgeoisies de l’ancien et du nouveau monde ont joyeusement appliqué ce programme, impitoyable pour ceux qui n’étaient pas propriétaires et qui suscita en réaction les différentes formes du socialisme.

Retraçant la généalogie de l’individualisme, Eric Sadin pointe l’apparition de la “foule solitaire” dans les années soixante et l’émergence pendant les Trente glorieuses d’une “société du malaise” (3) avant d’évoquer le grand basculement de 1975 et le triomphe des politiques néo-libérales. La liaison entre ces politiques et les nouvelles technologies a commencé à la fin du siècle dernier avec Internet et le téléphone portable. C’est alors que nous sommes entrés dans la société du “Je” par la magie de l’iMac, d’iTunes, de l’iPad, des applications numériques, des réseaux sociaux.

Au cours de ces vingt dernières années, nous sommes passés d’une société marquée par l’individualisme démocratique à une dissociété qui favorise un mode d’existence autarcique, dans lequel nous sommes assistés par des systèmes chargés de prévenir nos demandes et de régler nos problèmes quotidiens.

Cette dissociété du “care” (4) technologique assure en même temps l’expressivité des individus qui est tout autre chose que la liberté d’expression. Celle-ci suppose la réflexion et porte au dialogue alors que les réseaux sociaux incitent à la pulsion et conduisent à l’addiction. L’individu connecté se met en valeur sur Facebook et y cultive à l’excès son besoin de reconnaissance à coup de “clics” et de “partages”, sans le moindre effort et pour une récompense aussi dérisoire qu’immédiate qu’il évalue en nombre de “like”. Twitter offre la possibilité de signifier en quelques mots son ressentiment et sa colère au monde entier – si l’on a beaucoup de followers. Instagram parachève cette valorisation de soi, par la diffusion d’images qui peuvent devenir hautement rentables si l’on devient le représentant d’une marque ou si l’on parvient, comme Kim Kardashian, à devenir sa propre marque.

Il est vrai que l’individu qui cultive son image grâce à son ordinateur et à son iPhone sort de chez lui. Mais c’est pour se photographier grâce aux selfies et pour évoluer sans aucun respect des piétons sur une trottinette électrique –  ces deux exemples manifestes de la “généralisation du déni implicite d’autrui” finement analysé par Éric Sadin. Le même individu, s’il prend un taxi, devient sa propre agence de notation en évaluant par clic son chauffeur.

Les machines et les dispositifs numériques évoqués offrent la possibilité d’un affranchissement des contraintes liées au temps et à l’espace – on téléphone gratuitement à l’autre bout du monde et ce que l’on écrit y arrive en quelques secondes. Il en résulte une impression d’autosuffisance, voire de toute-puissance, qui contraste violemment avec la dépossession effective qui caractérise aujourd’hui la condition de l’homme moderne.

A l’exception des groupes militants qui utilisent les réseaux sociaux pour leur propagande, les manifestations impulsives sur Facebook et Twitter sont paradoxales puisque les opinions indiquées par voie de clic ne conduisent pas à un engagement effectif pour le succès d’une cause. Tel est le premier paradoxe mais il en est d’autres, beaucoup plus durement ressentis. Les dispositifs techniques ne nous donnent pas seulement une impression de confort et d’extrême agilité – ce maître-mot du langage managérial – mais diffusent en nous un sentiment de toute-puissance qui s’est répandu alors que nous étions confrontés à un processus de dépossession auquel nous ne parvenons toujours pas à échapper. Le “libéralisme de soi”, selon l’expression d’Éric Sadin, s’est affirmé pendant que le néo-libéralisme s’ingéniait, de réforme en réforme, à ruiner le système de protection sociale et à dévaluer le Politique en tant que tel. Les citoyens des Trente Glorieuses et leurs enfants n’ont pas pu empêcher cette immense régression et font aujourd’hui le constat désespéré de leur impuissance. Il en résulte une défiance généralisée à l’égard des partis politiques et d’une “gouvernance” qui donne, depuis le début de la pandémie, le spectacle de ses tragiques incapacités. Certains tentent d’oublier leur dépossession dans la haine qu’ils diffusent sur les réseaux sociaux, en cultivant leur différence sexuelle ou en se procédant à des reconstructions complotistes du monde par lesquelles on a l’illusion de redonner sens au désordre ambiant.

Éric Sadin dit bien que les partis et mouvements protestataires se heurtent à cette individualisation des pulsions et au rejet de toute représentation “car plus une colère – qui a été longtemps contenue – prend sa source dans une suite d’offenses essuyées, des plaies intimes, une biographie meurtrie, plus aura été mûrie la ferme résolution de refuser à quiconque de parler en son propre nom”. Ce refus explique le surgissement et l’échec des Gilets jaunes mais Eric Sadin néglige la résistance organisée par des syndicats CGT et FO, capables de mobilisations massives en 1995, 2006, 2010 et 2019-2020. Dans notre société exposée à un embrasement généralisé, ils représentent aujourd’hui la seule force capable d’orienter la colère – mais sans pouvoir lui offrir la perspective politique qui nous est indispensable. Du moins démontrent-ils que la guerre pulsionnelle de tous contre tous n’est pas notre seul horizon.

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(1) Voir les articles que j’ai consacrés aux trois derniers livres d’Éric Sadin, repris sur ce blog.

(2) Éric Sadin, L’ère de l’individu tyran, La fin d’un monde commun, Grasset, 2020.

(3) Alain Ehrenberg, La société du malaise, Odile Jacob, 2010.

(4) to care : prendre soin

Article publié dans le numéro 1209 de « Royaliste »- Avril 2021