Écrit au cours d’un été euphorique, achevé au moment même où se révélait dans toute son ampleur l’échec de l’ultra-libéralisme, Les Bourgeois du crépuscule annonce la fin des petits-maîtres : ceux qui se sont emparés du pouvoir politique, économique, médiatique, tout en refusant de l’exercer. Cette analyse critique d’une reddition intellectuelle et morale permet d’indiquer en contrepoint les conditions d’une renaissance qui devrait ne plus tarder.

Sylvie Fernoy : Parmi les thèmes que tu abordes dans ce livre, quel est celui qui prédomine ?

Bertrand Renouvin : J’ai voulu comprendre l’attitude du milieu dirigeant, saisir les raisons pour lesquelles il ne s’intéresse plus à notre nation, faire apparaître les causes profondes du mépris courtois qu’il témoigne au peuple français.

Sylvie Fernoy : C’est un procès d’intention…

B.R. : Il est vrai que, dans les réunions que nous faisons avec des citoyens qui observent de loin la vie politique, la dénonciation de l’indifférence et du cynisme de certains responsables politiques est reçue avec incrédulité. Beaucoup veulent croire que nos actuels dirigeants ont toujours le souci de l’intérêt de national, et qu’ils font ce qu’ils peuvent dans une période difficile.

Je comprends d’autant mieux cette réaction que j’ai, moi aussi, du mal à prendre mon parti de ce désintérêt. Pendant longtemps, j’ai rencontré de hauts responsables pour tenter de les convaincre de la justesse d’un certain nombre de causes, et je me suis rendu très tard aux arguments de celles et ceux qui m’expliquaient pourquoi je perdais mon temps. Ce livre est donc le fruit d’une expérience personnelle, considérablement enrichie par les observations, les critiques et les confidences d’amies et d’amis que je ne peux citer, mais qui sont proches de ces bourgeois crépusculaires.

Sylvie Fernoy : Voilà bien des mystères…

B.R. : Non : Il se trouve que les maîtres du moment parlent comme si leurs serviteurs étaient trop bêtes pour comprendre, et trop impressionnés pour les juger. C’est une erreur : rien n’échappe aux  interprètes, aux chauffeurs, au personnel des restaurants chics (pour ne citer que ces catégories) et le jugement qu’ils portent sur ces messieurs est terrible. On me reprochera la dureté de mes critiques, alors que j’ai beaucoup atténué la crudité des paroles que j’entendais et la violence des intentions actuellement exprimées.

Sylvie Fernoy : Peut-on parler de haine de classe ?

B.R. : Ceux qui sont offensés par l’attitude de la bourgeoisie du crépuscule éprouvent de la colère et du dégoût. C’est le milieu dirigeant qui manifeste depuis une dizaine d’années son mépris pour le peuple (« les gens ») et sa haine de classe. J’ai observé cela au Conseil Economique, et je donne de nombreuses citations qui prouvent la réalité de ces sentiments. Les politiciens et les patrons ultra-libéraux sont antidémocrates : pour eux, le peuple est infantile, irresponsable et dangereux, parce qu’il se trouve hors du « cercle de la raison » défini par Alain Minc. Mais il s’agit là d’une curieuse « raison » puisque ceux qui se prennent pour l’élite ne s’intéressent pas aux idées, détestent les intellectuels, se contentent d’une mince couche de vernis culturel, et confondent la rationalité et l’efficacité gestionnaire.

Sylvie Fernoy : Il y a une grosse ambiguïté dans ton livre : tu passes d’une critique somme toute classique – à résonnance marxiste – de la bourgeoisie à la mise en cause précise, nominative, de ceux que tu appelles « Nos Maîtres » ou « les petits-maîtres ». On te reprochera d’avoir hésité entre une approche sociologique des élites et une dénonciation polémique du milieu dirigeant.

B.R. : Ce livre est au sens strict un essai politique. Je n’ai pas voulu traiter dans son ensemble la question des élites – remarquablement analysée par Luc de Goustine dans un texte que je souhaite voir rapidement publié – ni chercher noise à Pierre Bourdieu sur la « noblesse d’État », et je laisse les marxistes élucider le concept de bourgeoisie.

Sylvie Fernoy : Pourtant, tu emploies ce mot…

B.R. : Tout au long de l’écriture de ce livre, j’ai eu à l’esprit l’implacable constat de Bernanos : « la bourgeoisie française a trahi ». Le général de Gaulle ne disait pas autre chose : pendant l’Occupation, les possédants (« aristocrates », grands industriels, etc.) ont pour la plupart choisi l’attentisme ou la collaboration plutôt que la Résistance. Il était donc facile de prolonger jusqu’à nos jours ces critiques accablantes. Je ne l’ai pas fait pour deux motifs :

– J’ai toujours refusé d’établir des comparaisons entre la période que nous vivons et celle de la guerre afin de préserver la force des mots (trahison) et le sens des références (« Munich », par exemple). Surtout, je crois fermement que seule une petite fraction de la bourgeoisie est coupable des travers et des forfaits que je dénonce : non seulement l’enrichissement éhonté et la corruption, mais la haine de classe dont je parlais, mais la haine de la nation qui se cache derrière la thématique sur la « fin de l’exception française », mais la haine de la vérité qui est à la fois un héritage de 1968 et le résultat de la religion de l’efficacité, mais cet « étrange renoncement » qui est analysé par Henri Guaino dans un ouvrage dont nous allons bientôt parler (1). Renoncement étrange, en effet : les petits-maîtres ont pris le pouvoir pour n’en rien faire, et masquent sous leur arrogance une totale reddition à l’ultra-libéralisme. Il y a chez eux une horreur de la volonté qui est perceptible dans les discours sur le « réalisme », sur le « respect des contraintes », sur l’étroitesse des « marges de manœuvre ».

Sylvie Fernoy : Comment définis-tu les « petits-maîtres » ?

B.R. :  Ce n’est pas un hasard si le mot est apparu au début de la Fronde : ce sont les usurpateurs de l’autorité légitime, c’est la cohorte arrogante des profiteurs, des accapareurs, des seconds couteaux, des « chiens de garde » médiatiques dénoncés à juste titre par Serge Halimi. En désignant nommément les petits-maîtres, je veux mettre en garde contre les généralisations abusives : il est urgent de mettre en cause les dirigeants du CNPF, mais il serait injuste d’accabler, sauf motifs précis, les chefs d’entreprises ; il faut mettre en cause l’irresponsabilité de certains politiciens, sans les confondre avec les vrais politiques qui ont gardé leurs convictions et qui se dévouent pour le bien de la nation ; il importe de distinguer entre la grande majorité des fonctionnaires, qui ont le sens du service de l’État, et l’infime minorité des courtisans et des corrompus. De même, les journalistes ne sauraient être confondus avec la haute société médiatique.

Bien entendu, la lutte politique contre les petits-maîtres ne doit pas nous faire oublier les conflits entre salariés et patrons, et les oppositions d’intérêts entre groupes professionnels. Cette classique lutte des classes est nécessaire à la dynamique sociale, et elle est positive si on la conçoit à la manière de François Perroux comme une « lutte-concours ». Mais je crois, à l’opposé des marxistes, que la lutte principale est politique, et que les principales causes de l’usurpation des petits-maîtres sont politiques.

Sylvie Fernoy : Encore faut-il le démontrer.

B.R. : La crise de la volonté politique dont nous sommes victimes est, pour une part, la conséquence de la victoire de la « deuxième gauche » qui est à tous égard une gauche anti-politique dont nous n’allons pas tarder à constater l’échec. Je ne suis pas le seul à faire ce constat : Jacques Julliard, figure éminente du rocardisme, a publié dans un récent numéro du Débat une analyse très lucide et que je trouve pathétique, sur la destinée paradoxale de cette deuxième gauche. Mais il y a beaucoup plus grave. La génération de la Résistance est en train de disparaître et c’est tout ce qui constitue notre existence nationale qui est de ce fait menacé : l’idée même de nation, l’amour de la patrie, la volonté de prolonger le projet collectif de la France millénaire, renouvelé par le pacte de 1789 (les Droits de l’Homme) et par celui qui a donné lieu au Préambule de 1946 (les droits sociaux).

Sylvie Fernoy : Devoir de mémoire ?

B.R. : L’expression est suspecte : nous ne sommes pas des écoliers qui auraient l’obligation d’apprendre pieusement des pages d’une histoire révolue. Le projet de la France combattante a continué pendant ces cinquante dernières années. Il est aujourd’hui dénigré, récusé, sali par le petit groupe de manipulateurs, de faussaires et de sadomasochistes qui fabriquent des scandales, soumettent de magnifiques survivants à des interrogatoires policiers et exigent que la France s’excuse tous les trois mois. Nous n’avons pas à défendre la mémoire de la Résistance française : les Résistants s’en sont chargés, non pour leur propre gloire, mais pour nous transmettre leur passion. Nous ne sommes pas en train de recevoir en héritage une collection de statues et des poèmes épiques qu’il faudrait pieusement réciter, mais un projet révolutionnaire qu’il nous faut prolonger : celui qui s’est exprimé de manière conflictuelle – et formidablement dynamique – avec le gaullisme, le communisme et le socialisme patriotique. Que les grandes familles politiques qui ont participé à la Résistance comprennent cela, et la France sortira de la gestion frileuse dans laquelle se complaisent les petits-maîtres. Reprenons le combat ! Il est infiniment moins difficile et moins périlleux que celui des années quarante.

Sylvie Fernoy : Sur quels principes ?

B.R. : La justice et la liberté, qui ne sont pas séparables de la souveraineté de la nation. Mais il faudra aussi repenser les vertus politiques, sur lesquelles on dit en ce moment n’importe quoi. J’ai consacré trop peu de pages à cette immense question, mais j’ai voulu simplement indiquer comment elle pouvait être à nouveau envisagée. Contre le cynisme des petits-maîtres, contre les bricolages et les impostures des maîtres-penseurs, écoutons ceux qui sont ou qui peuvent devenir les maîtres de notre vie d’esprit. L’année dernière, j’avais écrit sur l’identité en compagnie de Platon. Cet été, j’ai relu les notes que je prenais aux cours de mes bons maîtres Henri Birault et Jean-Luc Marion, j’ai travaillé avec Pascal (les Trois discours sur la condition des grands, la théorie des ordres) et comme toujours avec Vladimir Jankélévitch et Emmanuel Lévinas. Nous le savons à « Royaliste » : c’est en demeurant attentifs aux grandes pensées et aux meilleurs de nos professeurs qu’on trouve les conditions très concrètes de la renaissance.

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(1) Ancien commissaire général du Plan scandaleusement démis de ses fonctions par Lionel Jospin, Henri Guaino présentera L’Étrange renoncement aux mercredis de la NAR.

Entretien publié dans le numéro 714 de « Royaliste » – 19 octobre 1998.