Un an après le déclenchement de la guerre contre la Yougoslavie, un philosophe et des médiologues nous permettent de saisir les logiques sanglantes et terroristes qui se cachent derrière les guerres menées au nom de l’éthique.

Dans le souci de tous les peuples habitant sur le territoire yougoslave, au nom des principes de droit et pour préserver les chances de l’apaisement dans les Balkans, nous nous étions opposés à la guerre déclenchée par l’OTAN.

Nominativement ou collectivement, nous avons été dénoncés comme munichois, nazis et révisionnistes par un quarteron de justiciers occupant le devant de la scène médiatique. Nous pouvons aujourd’hui comparer les professions de foi délirantes, les réquisitoires déments, les affirmations fracassantes des gardiens autoproclamés de l’éthique occidentale et le sinistre bilan d’une guerre aérienne qui n’a fait qu’ajouter aux horreurs de la guerre civile. Pillages, incendies, assassinats, fuite massive des populations non-albanophones, attentats contre les soldats français qui tentent de s’interposer entre les groupes soudés par la peur et la haine : telle est la situation actuelle au Kosovo.

L’angoisse qu’elle provoque nous a fait presque oublier la tonalité de la croisade du printemps dernier : André Gluksmann proclamait alors que «l’Europe naîtra à Pristina », et Antoine Garapon affirmait dans Télérama (23/6/99) que « l’intervention occidentale n’avait aucune base légale et pourtant elle est légitime ».

Ainsi s’exprimaient les belles âmes du Champ des Merles (Kosovo polié ), tandis que MM. Clinton, Blair et Jospin dirigeaient la guerre « éthique » et ses bombardements « humanitaires ».

Daniel Bensaïd procède à un critique méthodique de l’idéologie et des thèmes de la propagande occidentale (1). Après avoir situé la guerre otanienne dans l’histoire des conflits balkaniques et dans la logique impérialiste américaine, qui s’est imposée en violant le droit international et la Charte atlantique elle-même, ce philosophe militant, marxologue éminent et fin connaisseur de Péguy, démontre que cette « guerre éthique » contredit les critères de la guerre juste selon Thomas d’Aquin et transgresse les limites que s’assignaient les dynasties nationales lorsqu’elles s’affrontaient.

Le manichéisme des Purs conduit à la mise en œuvre d’une guerre totale, terrifiante et terroriste car l’éradication du Mal radical les autorise à congédier le droit et à frapper des civils innocents. La guerre éthique porte en elle la logique de l’extermination, que le progrès technique rend possible sans grands risques pour ceux qui exécutent les missions punitives. L’humanitarisme convulsif et la propagande compassionnelle masquent le sacrifice de la morale et du droit, mais aussi l’effacement de la politique : récusée par le discours sur la fatalité de la guerre, elle se perd, note Daniel Bensaïd, « entre la fatalité des lois économiques et les consolations du moralisme humanitaire ».

Le moralisme des Purs, qui trouve leur confort dans la mondialisation ultralibérale et l’hégémonisme américain, est par ailleurs passé au crible de la critique médiologique dans un numéro spécial de la revue dirigée par Régis Debray (3). Historiens, anthropologues, journalistes, ont été invités à analyser les croyances, à examiner les témoignages, à regarder les images de cette guerre menée autour et au-dessus du Kosovo, mais certainement pas pour l’amour de cette province et de l’ensemble de ses habitants. Le résultat de cette réflexion collective est remarquable. Elle pourrait servir de mise en garde si les intellectuels et les gouvernants férus d’éthique redécouvraient la vertu de prudence.

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(1) Daniel Bensaïd, Contes et légendes de la guerre éthique, Editions Textuel, 1999.

(2) « Croyances en guerre, l’effet Kosovo », Les Cahiers de Médiologie, n° 8 – deuxième semestre 1999, Editions Gallimard.

 

Article publié dans le numéro 746 de « Royaliste » – 20 mars 2000