A peine publié, le nouveau « Hamon et Rotman » est déjà à la mode. Il mérite beaucoup mieux.

Autant le dire d’emblée, et sans intention de flatter des auteurs qui n’en ont nul besoin : « Génération », le nouveau livre d’Hervé Hamon et Patrick Rotman (1), est excellent. Dans le genre qui est le leur, celui de l’histoire immédiate, ils se sont depuis longtemps imposés en nous racontant, comme si nous en étions, les porteurs de valises du FLN, les intellocrates, la deuxième gauche et les professeurs.

Avec « Génération » c’est autre chose. Non plus l’histoire d’un groupe ou d’une corporation, mais celle d’une espérance. Oh ! bien sûr, pas celle, si courte et raisonnable, d’adolescents qui se contentaient de vibrer au son du rock, en préparant sagement le métier ou la carrière qui leur permettrait d’accumuler les « choses » attrayantes de la société de consommation. La génération ici décrite est celle des garçons et des filles qui refusaient l’engourdissement dont parle Georges Pérec dans un roman mémorable (2).

En retraçant les itinéraires de cette révolte vécue sous la bannière du marxisme, en décrivant les figures déjà historiques des gauchistes du Quartier latin, Hamon et Rotman ont pris des risques avec leurs lecteurs et sans doute avec eux-mêmes. Ces années de rêve celles de la crise de l’Union des Etudiants Communistes, des trotskistes de Krivine, des maoïstes althussériens, des Barbudos de La Havane et de l’Orient rouge du Président Mao, de Mai 1968 enfin, peuvent être revécues sur le mode de la sympathie amusée pour les péchés de jeunesse (la sienne ou celle des autres), provoquer de nouvelles séances d’autoflagellation ou, comme on le voit déjà, alimenter la nostalgie du bon vieux temps des Beatles et de Che Guevara.

Le livre, et la génération qu’il met en scène, valent mieux que ces pratiques dérisoires sur soi-même et sur cette époque à la fois proche et lointaine. On se tromperait en les considérant comme expression et mémoire d’un folklore politique. L’extrême gauche a eu ses héros – ne citons pas de noms – et ses martyrs, tels Pierre Goldman assassiné à Paris en 1979 et Michèle Firk qui se suicida au Guatemala pour échapper à la tort ure policière. On se tromperait encore en affirmant, comme Philippe Barret, ancien maoïste devenu technocrate, que l’activisme révolutionnaire n’a servi à rien. Beaucoup de nos convictions et de nos comportements actuels naquirent, furent éprouvés ou annoncés pendant les années soixante, par cette génération politique plus que par toute autre, avec des passions et dans des paradoxes extrêmes. La crise de l’UEC annonçait celle du Parti communiste, le retour à Marx préfaçait la décomposition du marxisme, et l’exigence démocratique, celle de la liberté individuelle et de l’égalité, commençait à s’affirmer de mille manières …

Mais assez disserté. Que vous ayez côtoyé, combattu ou regardé de loin cette génération révolutionnaire, ou que vous soyez né quand elle régnait sur le Quartier latin, ouvrez le livre de Hamon et Rotman et prévoyez une nuit blanche.

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(1) Génération, 1 – Les années de rêve, Le Seuil 1987.

(2) Georges Pérec, Les Choses, Collection Presses-Pocket.

Article publié dans le numéro 467 de « Royaliste » – 18 mars 1987