Les attentats-suicide commis aux Etats-Unis ont provoqué, à juste titre, une émotion qui a été accrue par les déclarations des responsables politiques américains et amplifiée par les discours et les mises en scènes médiatiques. Présentée et requise comme réponse « morale » au terrorisme, la compassion unanime masque de dangereuses ambiguïtés et de redoutables confusions sur lesquelles il importe de mener une réflexion fondée.

 Pendant huit  jours, la compassion s’est imposée comme seule attitude correcte sur la place publique et dans les médias.

De fait, comment ne pas adhérer totalement à l’exaltation permanente de la solidarité humaine, de la lutte de la civilisation contre la barbarie, de la démocratie contre les criminels, de la répudiation horrifiée, par Henri Miller, d’une « guerre contre la race humaine » ?

Invoquant « la lutte monumentale du Bien contre le Mal », le président des Etats-Unis semble avoir donné à ces déclarations leur pleine dimension morale et métaphysique et conforté du même coup la bonne conscience occidentale. Dès lors, comment ne pas s’enrôler dans le bon camp, sous la bannière étoilée ?

 

NE PAS TUER

L’exigence morale et le rôle naturellement hégémonique et bienfaisant des Etats-Unis sont trop bien articulés pour qu’on n’y regarde pas de plus près, sans cynisme ni complaisance.

Le cynisme est une attitude qui découle souvent des mollesses relativistes – en l’occurrence celle qui consiste à observer que les hommes se sont toujours entretués. Ce constat empirique révoque à la fois la politique et son fondement moral puisque le souci politique en tant que tel, quelle que soit l’époque, la philosophie de référence ou la théologie prévalente, a pour première finalité la paix entre les hommes.

Mais il est inutile de déclamer sur la paix et de multiplier les déclarations visant à mettre la guerre hors la loi puisque nous avons tous en mémoire l’exigence commune aux trois religions monothéistes – « tu ne tueras pas » – qui est par ailleurs affirmée par toutes les philosophies morales étrangères au souci religieux. Il suffit de rappeler les quatre mots de l’interdit, sans se laisser aller à ces flots de sensiblerie qui risquent de nous faire perdre de vue ce qui est impliqué par l’exigence de paix.

Exigence, en effet. Comme la morale elle-même, la paix est un acte : il faut faire la paix, ce qui suppose la mise en œuvre d’une volonté tendue vers le bien. Voilà qui forme un net contraste avec le discours compassionnel, discours sans actes, qui n’a d’autre effet que de donner bonne conscience à celui qui prononce des propos horrifiés sur le malheur qui frappe notre prochain – à Sarajevo, à Jérusalem, à New York. Or Vladimir Jankélévitch* montre que toute bonne conscience est mauvaise, pourrie par l’orgueil d’être «dans le bien», et que seuls ceux qui ont mauvaise conscience sont capable de bien agir. Les bougies allumées « pour Sarajevo » à l’invitation de la « génération morale » n’ont pas sauvé la vie d’un seul bosniaque, et il y a fort à craindre que les déclamations de Jean-Pierre Pernaud devant les tours effondrées du World Trade Center ne désarment pas le moindre fanatique. Au contraire !

Le retentissement des attentats terroristes a été centuplé par la déclamation médiatique, qui a eu par conséquent des effets négatifs sur la consommation des ménages et sur le cours des actions qu’on affirme indispensable et urgent de soutenir par tous les moyens possibles. Répercutée sur toute la planète, la compassion pour les victimes sert les intérêts de la démonstration terroriste, car elle met en scène l’immense puissance d’infimes minorités fanatisées : ce piège est connu, on continue de s’y jeter avec enthousiasme.

De plus, la compassion pacifiste ne sert manifestement pas la cause de la paix puisqu’elle alimente la réplique vengeresse. Tout le monde est pour les victimes innocentes ? Alors tout le monde est pour le châtiment des bourreaux – qui d’ailleurs se déclareront victimes dès qu’ils seront frappés. Un des objectifs du terrorisme est d’enclencher le mécanisme de la violence : le gouvernement américain s’est empressé de succomber à la tentation de la réplique sanglante, qui conduit hors de la politique et de la morale. Les Etats-Unis veulent venger leurs morts et effacer une humiliation par une contre-attaque terrifiante, mais ne visent pas la paix qui supposerait la mise en œuvre d’autres conditions.

 

CONDITIONS DE LA PAIX

Angélisme ? Pas le moins du monde. Mais puisque le président américain invoque la morale, rappelons deux pensées classiques, communes à la pensée grecque et à l’univers judéo-chrétien :

– la vengeance est le contraire de la justice, et la justice est faite (instituée et mise en œuvre) pour empêcher une logique vengeresse qui n’a pas de fin.

– la justice est la principale condition de la paix. Telle est la tradition biblique : « Dans le désert demeurera le droit et la justice habitera le verger ; la justice produira la paix et le droit une sécurité perpétuelle » (Is 32, 16-17). Une paix fondée sur l’injustice est impensable et impossible à réaliser, puisqu’il n’y a pas de paix sans amour du prochain, puisque l’injustice est, comme on le voit aujourd’hui, source de violences sans fin. Sur cette question fondamentale, la tradition judéo-chrétienne contient les mêmes exigences que celles qui sont affirmées par la religion musulmane.

Les principes qui fondent la morale a-religieuse ne sont pas différents des transcriptions de la parole divine : dans la philosophie morale de Marcel Conche*, par exemple, la reconnaissance de l’égalité essentielle de tous les hommes, en raison et selon la raison, implique des droits – le premier étant le droit de tout homme né ou à naître au respect de sa vie et à la sûreté de son existence, ce qui implique l’illégitimité de toute guerre.

A l’opposé des clichés véhiculés par les images télévisées et par le discours dominant, il faut une nouvelle fois souligner que la fameuse Jihâd (qui est avant tout une lutte avec soi-même en vue de la sainteté) n’est pas un pilier de l’islam – alors que l’aumône est une obligation quotidienne, et le respect de la vie une obligation sacrée.

Quand à la loi du talion (« œil pour œil ») implicitement invoquée par les Américains, c’est un mythe pernicieux, contraire au judaïsme comme l’a montré Raphaël Draï* car la justice rendue par le juge est une justice-pacifiante (tsedek), qui consiste à mettre un terme à la réciprocité violente du coup pour coup.

Dans le conflit entre les Américains et les fanatiques, on voit clairement que nous assistons au choc de deux religiosités dévoyées, qui s’entretiennent l’une l’autre en contradiction avec la lettre et l’esprit des textes sacrés qui servent de prétexte au déchaînement de la pulsion violente : d’une côté l’invocation de la version pervertie et extrémisée de la Jihâd, de l’autre la référence à la « croisade » au nom d’une prétendue « loi » de violence réciproque contraire au commandement d’amour du prochain.

S’il est vrai que les ambiguïtés du discours compassionnel provoquent le malaise, la compassion ne saurait être tournée en dérision. Elle est incluse dans le commandement d’amour du prochain et dans le respect laïc de la dignité humaine, mais il convient de définir ce sentiment, qui vient en premier lors d’une tragédie, mais qui ne peut se suffire à lui même. Dans la tradition chrétienne, la compassion n’est pas inscrite parmi les vertus cardinales (la justice, la force et la tempérance) et le mot ne figure pas à l’index du classique Thomas d’Aquin d’Etienne Gilson*.

Compatir, c’est « souffrir avec ». La pensée de la souffrance de l’autre peut faire souffrir (de sa propre impuissance à soulager la douleur et la peine) mais la compassion en acte (celle du pompier américain qui déblaie les ruines, celle du médecin qui soigne les rescapés) oblige à refouler ses émotions : pour opérer un blessé, il ne faut pas avoir le regard brouillé par les larmes… Quant à notre tradition originelle, Raphaël Draï évoque une justice-compassion, mais c’est pour préciser qu’il s’agit d’une justice en acte, celle du magistrat qui juge en équité, dans une intention bien-veillante.

 

Moralisme victimaire

Que les choses soient bien claires. Il ne s’agit pas pour nous, militants politiques, de donner un cours de morale, mais simplement d’indiquer où se trouvent et de dire comment sont formulées les références morales qui sont indispensables à la réflexion et à l’action politiques. Ce qui revient à suggérer, fermement, d’écouter ceux qui ont une connaissance sûre de leur religion plutôt que de répéter les clichés de la religiosité ambiante, et d’étudier les philosophes moralistes plutôt que se laisser aller au pathos moralisateur mouliné par la gent médiatique.

Pourquoi ce refus politique du moralisme ? Parce qu’il n’est jamais innocent. Sous la verbosité compatissante, se cache une morale victimaire dont Shmuel Trigano* a montré le caractère sacrificiel. L’homme moderne, celui des sociétés individualistes-démocratiques, a besoin de victimes.

En s’identifiant aux victimes, en les plaignant de tout cœur devant notre poste de télévision, en demandant à la table familiale que les bourreaux soient châtiés, nous avons l’impression de retrouver un sens moral que la modernité tend à détruire : elle s’est affirmée contre la transcendance religieuse, elle se prolonge dans la dénégation haineuse de toute pensée philosophique et se glorifie de la transgression des tabous – en oubliant que la mise à mort de son prochain est le tabou des tabous.

Mais ce sens moral que nous croyons acquérir à peu de frais n’est qu’un moralisme sans fondement, qui varie au gré des emballements médiatiques et qui laisse libre cours à la pulsion de mort. Ceux qui plaignaient à grands cris des Albanais du Kossovo ont applaudi au bombardement des villes yougoslaves…Ce sont les mêmes qui réclament contre le terrorisme la terreur des représailles. Fausse « justice », qui prolonge le mécanisme de la violence « infinie ».

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ORIENTATIONS

Soheib ben Cheik, Marianne et le Prophète, Grasset.

Marcel Conche, Le fondement de la morale, PUF, 1993.

René Coste, Théologie de la paix, Cerf, 1997.

Raphaël Draï, Le mythe de la loi du talion, Alinéa, 1991.

Etienne Gilson, Le thomisme, Vrin.

Vladimir Jankélévitch, Le sérieux de l’intention, Flammarion, 1983.

Shmuel Trigano, L’idéal démocratique, Odile Jacob, 1999.

 

Article publié dans le numéro 778 de « Royaliste »- 2001