Une vedette médiatique peut-elle devenir un bon chef d’Etat ? La question se pose pour Raymond Barre, comme pour Michel Rocard, et il est agaçant de constater qu’il n’y a jamais de réponse nette tant les deux univers sont étrangers l’un à l’autre. L’activité médiatique est toute de séduction, elle suppose le « travail » d’une « image » qui peut être véridique, ou largement fabriquée, l’élaboration d’un « discours » dont on ne sait jamais s’il coïncide vraiment avec les intentions et les projets. Quand le candidat ne représente pas une tradition, quand il ne défend pas un programme précis (et telle est bien la tendance) le choix se réduit à signer, ou non, un chèque qui sera forcément en blanc, selon des sympathies ou des répulsions toutes personnelles. Le jugement politique interviendra trop tard, lorsque l’homme élu aura commencé d’agir.

Comme le disait le comte de Paris en 1981, l’élection présidentielle est, pour une part, un « choix dans la nuit ». La nuit qui entoure Raymond Barre et Michel Rocard est plus obscure encore. On peut estimer que l’esprit monarchique de nos institutions élèvera l’homme au-dessus de lui-même, et le transformera en bon serviteur du pays. Encore faut-il que celui-ci ait le sens de l’Etat – si difficile à apprécier chez un candidat. Lorsque l’enracinement historique fait défaut, lorsque la tradition politique est absente ou peu exprimée, il faut, pour se faire une opinion, juger l’impétrant selon les services qu’il a rendu dans le passé, sur la nature du projet qu’il incarne, et sur son indépendance à l’égard des partis, des clientèles et des groupes d’intérêts.

UN HOMME LIBRE ?

Sans nier les risques de l’exercice, examinons Raymond Barre selon ces critères, en négligeant le personnage médiatique qui, par ses contrastes, alimente un débat sans fin et de peu d’intérêt : on peut tout aussi bien apprécier sa rondeur ou craindre sa dureté, louer sa rigueur ou n’y voir que suffisance ou mépris des autres. Laissons cela, pour mieux observer l’homme public dans sa pensée et dans ses actes d’hier et d’aujourd’hui. Raymond Barre jouit de la réputation flatteuse, forgée par l’ancien Président, d’être le « meilleur économiste de France ». On ne saurait lui reprocher de chercher à la conforter, par un langage ferme et par des professions de foi astucieusement balancées – ni trop, ni trop peu libérales. Il est et n’est pas dans l’esprit du temps, ce qui lui permet de ratisser large. Ces habiletés ne sauraient faire oublier que l’ancien Premier ministre fut, dans l’exercice de ses fonctions, un piètre gestionnaire. 13% de hausse des prix, 1,7 millions de chômeurs, une chute de 4% dans la production industrielle, un endettement croissant des entreprises publiques, une évolution défavorable de notre commerce extérieur : voici un bilan (nous aurons maintes occasions de l’approfondir et de le compléter) qui ne plaide pas en sa faveur.

Raymond Barre se présente aujourd’hui comme l’héritier du général de Gaulle. Ses discours (1) ont assurément des résonances gaulliennes : indépendance, participation, respect des institutions, sens de l’Etat seraient au cœur de sa conviction. Si tel est le cas, il s’agit d’une adhésion récente. Comme le rappelait Frédéric Grendel (2), Raymond Barre fut le complice de Georges Pompidou dans l’opération qui consistait à ruiner le projet gaullien de participation, et ni ses affinités, ni ses actes d’homme d’Etat n’ont fait de lui un héraut de l’indépendance nationale. Quant aux institutions, il est aux antipodes de l’esprit du général de Gaulle depuis qu’il s’est fait l’adversaire acharné de la cohabitation. En souhaitant que l’actuel Président se retire après la défaite de la gauche, Raymond Barre a nié la lettre de la Constitution, confondu la tâche du chef de l’Etat et celle de la représentation nationale, et porté de ce fait atteinte à l’idée de légitimité du pouvoir et aux exigences de continuité et d’arbitrage.

Raymond Barre se présente enfin comme un homme libre, indépendant des partis, étranger au microcosme qu’il méprise. C’est jouer sur les mots. L’ancien Premier ministre n’a pas fondé de parti, mais son avenir dépend du soutien des partis de la droite libérale et démocrate-chrétienne, et des réseaux clientélistes que ses hommes liges ont patiemment et remarquablement constitués. Ne confondons pas la tactique barriste, gaullienne d’apparence, et sa stratégie qui aurait, en 1986, porté gravement atteinte aux institutions et qui, en 1988, amènerait au pouvoir l’homme d’un camp.

QUEL AVENIR ?

Avec l’ancien Premier ministre, nous ne sortons pas du classique cas de figure du partisan qui prétend être l’homme de toute la nation mais qui, une fois au pouvoir, ne peut être ni un arbitre vrai ni un artisan d’unité. A cet inconvénient majeur, s’ajoutent ceux qui tiennent à la situation de Raymond Barre au sein de la droite. L’ancien Premier ministre en est solidaire, tout en cherchant à s’en distinguer : la voie est étroite, et périlleuse. Mais s’il parvient à la suivre jusqu’au bout, quel pourrait être le gouvernement ? Et sur quelle majorité le nouveau Président pourrait-il s’appuyer ? Les chiraquiens ne lui pardonneraient pas d’avoir battu leur propre candidat, et ses amis centristes pâtiraient du discrédit qui frappe l’équipe actuelle, dont ils font partie ou qu’ils soutiennent. Un Président sans projet défini, mais dont on devine le conservatisme foncier. Un gouvernement fragile, composé de représentants d’une droite déjà épuisée. Une majorité parlementaire inexistante ou divisée. Tel est l’avenir prévisible du barrisme. Comment ne pas regarder ailleurs…?

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(1) cf. l’analyse du vocabulaire de R. Barre par Dominique Labbé, « Libération » 8-01-87

(2) dans son « Raymond Barre » (R Desforge 1978), qui sera prochainement réédité.

Editorial du numéro 463 de « Royaliste » – 21 janvier 1987