Rarement présente dans les grands médias, la Nouvelle Action royaliste est surtout connue par son journal et par les Mercredis de la NAR, ce qui lui donne une réputation de cercle intellectuel. Or les réflexions qui alimentent notre projet royaliste et notre programme sont bien entendu stimulés par les dialogues dont Royaliste se fait l’écho mais aussi par une somme d’expériences concrètes, individuelles et collectives, que Bertrand Renouvin évoque.    

 

La NAR s’est d’abord appelée la Nouvelle Action française (NAF). Quelles furent les raisons qui vous ont amené en 1971 à rompre avec les héritiers de Maurras et à fonder un nouveau mouvement ?

Nous constations un décalage croissant et toujours plus insoutenable entre les thématiques de l’Action française, les débats qui se déroulaient dans notre pays et les attentes de la jeunesse étudiante. Les événements de Mai 1968 ont souligné l’ampleur de ce décalage et tous nos efforts pour secouer une direction sclérosée ont été vains. Il fallait donc partir. La décision a été prise par Yvan Aumont, Gérard Leclerc et moi. Nos jeunes camarades étaient plus qu’impatients. Nous avons été soutenus par des amis appartenant à une génération plus ancienne – je pense à Yves Lemaignen et à Jacques Beaume.

 

Quelles furent les grandes étapes du changement de cap intellectuel et politique de la NAR au cours des années 70 ? Quels penseurs, quelles personnalités vous ont alors influencé ?

Je veux d’abord rendre hommage à Pierre Debray, aujourd’hui bien oublié. Sa personnalité détonnait à l’Action française. Il avait fait de la Résistance – il participait à la manifestation du 11 Novembre 1940 – animé l’association France-URSS et collaboré au très progressiste Témoignage chrétien avant de rejoindre Aspects de la France sous l’influence de Pierre Boutang. Il tenait la chronique des idées et c’est grâce à lui que nous avons lu Lewis Mumford, Claude Lefort, Cornélius Castoriadis… Au moment de la scission, Pierre Debray nous avait donné d’excellents conseils pratiques puis il a pris ses distances et s’est engagé sur le terrain religieux.

Après la création de la NAF, nous sommes entrés en relation avec Pierre Boutang, avec les anciens de La Nation française, avec les gaullistes de gauche, avec Maurice Clavel… Nous lisions Edgar Morin, Georges Friedmann – son livre sur Le travail en miettes – et nous avons été très influencés par le philosophe Claude Bruaire, trop tôt disparu. J’étais devenu keynésien au cours de mes études et notre rencontre avec François Perroux, qui fut jusqu’à la fin de sa vie un ami très fidèle, fut déterminante.

 

A partir de 1974 et jusqu’en 1981, la NAR est très active au plan électoral. Pour quels résultats ? Quelle expérience en tirez-vous ?

Avec de très maigres résultats, notre participation à l’élection présidentielle de 1974 nous a fait reconnaître comme des acteurs, certes marginaux mais effectifs, dans le jeu démocratique. Notre participation à des élections municipales et à des législatives entre 1976 et 1993 nous a permis de faire reconnaître plusieurs de nos camarades comme des acteurs locaux de la vie publique, qui se sont inscrits dans le débat partisan et dans la vie associative.

 

Les années 70 et 80 se traduisent également par le rapprochement avec la maison de France et feu le comte de Paris. Comment s’est créée et poursuivie cette relation ?

 Le comte de Paris m’a invité à la Fondation Condé en 1975. A la fin de notre conversation, il a souhaité rencontrer des militants de la NAR. Chaque semaine, j’accompagnai dix de nos camarades pour des entretiens qui duraient deux ou trois heures. Puis nous avons organisé des groupes de réflexion. J’ai également accompagné à Chantilly de nombreuses personnalités que le Prince souhaitait voir ou revoir : Pierre Boutang, Maurice Clavel, Roger Pannequin, ancien dirigeant communiste et Résistant exemplaire… La NAR a bien sûr assuré la promotion des livres que le comte de Paris a publiés : Les Mémoires d’exil et de combat, la Lettre aux Français, L’avenir dure longtemps

Pendant toutes ces années, nous avons travaillé en étroite relation avec l’Association des Amis de la Maison de France, créée en 1984 par Stéphane Bern, et qui publiait Alliance royale. C’est avec Stéphane que nous avons préparé la grande réunion d’Amboise au cours de laquelle les princes Jean et Eudes ont reçu leur titre.

L’année 1981 marque un nouveau tournant avec le soutien apporté par la NAR à François Mitterrand, puis son engagement dans la majorité présidentielle. Quel bilan tirez-vous de ces « années Mitterrand » ?

 Le dialogue avec le président de la République a été d’un très grand intérêt et nous avons pu argumenter auprès de lui contre le quinquennat. A l’Elysée, nous avons eu de fructueuses discussions avec Jean-Louis Bianco et Anne Lauvergeon. Nous avons été très critiques avec les gouvernements de gauche et avec le Parti socialiste mais les discussions étaient franches. Au Conseil économique et social, j’ai pu faire d’utiles rapports sur la francophonie puis sur l’Est européen.

Le comte de Paris s’est lui-même rapproché du président Mitterrand au cours de cette période. Comment a fonctionné cette relation ? Et quel rôle y a joué la NAR ?

Ils se connaissaient depuis l’avant-guerre puisque François Mitterrand est venu voir le Prince au Manoir d’Anjou. Tous deux ont évoqué avec moi ce souvenir. Ils se sont souvent revus après 1981 surtout à l’occasion du Millénaire capétien – et nous avons activement participé à cette commémoration. En 1987, le comte de Paris a exprimé son souhait de voir François Mitterrand se représenter, lors d’un déjeuner à l’Elysée, puis il s’est exprimé en ce sens dans la presse … et la NAR s’est engagée aux côtés des socialistes mitterrandistes dans la pré-campagne en organisant les comités “Avec Mitterrand”.

 

Les années 80 et 90 marquent de nouvelles évolutions de la NAR dans le domaine des idées, qu’illustre l’aventure de la revue Cité. Comment les caractérisez-vous ?

Il y a notre participation aux campagnes contre la xénophobie et dans ce qu’on appelle les “quartiers difficiles”, notre participation au grand mouvement social de 1995 – puis aux manifestations de 2006 contre le CPE et de 2010 contre la réforme des retraites. Cela s’est fait avec des équipes militantes renouvelées – par exemple celle qui a animé “Jeune et Royaliste” à la fin des années 80, et l’équipe de notre fédération parisienne. Nous avons utilisé très vite les nouvelles techniques de communication, à commencer par le Minitel : la NAR était sur un site qui lui a permis de répondre à ces milliers de questions.

Il y avait aussi des sessions régionales, à Angers, à Troyes ensuite, qui fournissaient à Cité de solides dossiers. Cette revue avait été créée pour accueillir ceux qui réfléchissaient à un rassemblement patriotique fondé sur un solide corps de doctrine et la revue a gardé cet esprit d’ouverture et de dialogue avec d’éminents penseurs – Emmanuel Lévinas, Georges Balandier, Edgar Morin, le général Gallois…

 

En 2002, le mouvement s’engage dans une autre aventure politique, celle du Pôle républicain de Jean-Pierre Chevènement. Quel fut le rôle de la NAR et quel bilan en tirez-vous ?

Nous avons rejoint le Pôle républicain parce qu’il constituait le rassemblement patriotique en vue duquel nous militions depuis 1975. Nous y avons en effet retrouvé nos amis gaullistes, des socialistes patriotes, des anciens du Parti communiste, de grandes figures de la Résistance. C’est d’ailleurs la dernière fois que des héritiers des forces constitutives de la France combattante se sont retrouvées… La campagne a été un échec et nous n’avons pas pu poursuivre l’aventure du Pôle républicain mais nous avons noué à cette occasion de solides amitiés et nous avons montré, une nouvelle fois, que les militants de la NAR pouvaient jouer efficacement leur rôle dans une campagne de grande envergure.

 

Depuis le référendum de 2005 sur le traité européen et votre soutien à Nicolas Dupont Aignan en 2012 et en 2017, certains voient la NAR comme une composante du « souverainisme » ? Vous récusez pourtant cette appellation. Pourquoi ?

 Nous avons appelé à voter pour Dupont-Aignan en 2012 parce qu’il menait campagne contre l’euro et en 2017 parce qu’il nous semblait encore dans une ligne gaullienne mais nous n’avons pas participé à ses campagnes. Sa soudaine alliance avec Marine Le Pen nous a définitivement éloignés de lui. On peut enlever ça si le texte est trop long.

Quant au souverainisme, nous récusons le terme parce qu’il mêle deux tendances antinomiques : le nationalisme, classique ou identitaire, qui ethnicise la nation, et le patriotisme qui se vit dans la fraternité et dans le souci de l’unité nationale.

Quelles ont été, au cours de ce demi-siècle, vos relations avec les organisations royalistes à l’étranger ? Et votre action à l’international ?

Dans les années 80, nous avions noué de cordiales relations avec les Portugais et les Italiens puis avec les Albanais au début de ce siècle. Nous avons évoqué dans Royaliste nos rencontres avec Michel de Roumanie, Siméon de Bulgarie, Alexandre de Yougoslavie…

Notre soutien aux dissidents de l’Est puis aux Algériens du Front des forces socialistes et l’aide que nous avons apportée à des étudiants russes et de plusieurs pays d’Asie centrale sont pour nous de beaux souvenirs de fraternité internationale.

 

Que reste-t-il aujourd’hui de la NAR des origines ? En quoi a-t-elle profondément changé et, avec elle, la vision que l’on peut avoir aujourd’hui du royalisme français ?

Il reste l’essentiel : notre fidélité royaliste. C’est cette fidélité que nous voulions renforcer en sortant de l’émigration intérieure dans laquelle le maurrassisme nous enfermait. Nous voulions servir le comte de Paris, et nous l’avons fait et c’est sous son égide que la NAR a réintégré la vie démocratique et réinscrit le royalisme dans l’histoire millénaire de la France. Nos réflexions, nos expériences concrètes et nos rencontres avec d’innombrables citoyens nous ont permis de mieux comprendre la France et les institutions. Notre projet politique s’est amplifié et précisé et nous sommes plus prêts que jamais pour le rassemblement patriotique auquel nous appelons depuis si longtemps.

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Entretien publié dans le numéro 1224 de « Royaliste » – 22 décembre 2021