En 1964, j’avais onze ans et habitais Villeurbanne, une banlieue de Lyon où on pouvait croiser un nombre de Maghrébins supérieur à ce que l’on pouvait rencontrer à Lyon-même ou à Paris… Plusieurs fois par semaine, en allant à l’école, je croisais un petit couple de vieux Algériens. Ils étaient mal habillés, lui avait un béret sur la tête, elle une robe très large et un fichu sur la tête. Ils se tenaient par la main… Mais ce qui m’horrifiait était qu’ils avaient tous les deux le nez coupé à la racine, ce qui leur donnait une tête de mort… Ma mère les saluait, ils me souriaient… On m’expliqua que c’était le FLN qui les avait mutilés, peut-être parce qu’ils fumaient, ou parce qu’ils s’aimaient…

Je connaissais l’Algérie par les films-conférences de Roger Frison-Roche, vus à la salle Rameau à Lyon ; par nos cousins pieds-noirs qui avaient perdu là-bas leur belle compagnie de transports routiers desservant Tamanrasset ; par la pharmacienne rapatriée d’Oran.

En 1968, j’avais quinze ans, ma famille s’est installée à Sceaux, belle banlieue sud de Paris, et j’ai commencé à m’intéresser à la politique dans le bouillant lycée Lakanal. Personne ne pensait plus à l’Algérie. Mais mon frère avait pour camarade de classe un fils du capitaine Pierre Sergent, qui avait été un des chefs de l’OAS et qui revenait tout juste d’exil. J’ai commencé à lire Lartéguy et à découvrir le sort de tous les militaires sacrifiés pour la défense de nos colonies – et de la liberté face au communisme ! …

En 1971, encore lycéen, j’ai été entraîné dans la fondation d’un nouveau mouvement royaliste dont j’ignorais à peu près tout des racines, mais je m’étais découvert royaliste depuis toujours et, étudiant en Histoire à Censier puis en Droit à Sceaux, je passais plus de temps à coller des affiches et distribuer des tracts que dans les amphis. En 1974, Giscard a été élu, je revenais du service militaire, l’Algérie était très loin de nos préoccupations… C’est alors qu’un jour, Yvan Aumont, le directeur général de la Nouvelle Action Française fut contacté par deux anciens militants de l’Algérie française (comme lui et quelques autres fondateurs de la NAF) qui vinrent lui dire que la situation dans les hameaux forestiers harkis, à Saint Maurice-l’Ardoise (Gard) ou Bias (Lot-et-Garonne) mais aussi dans certaines cités HLM de Normandie, devenait intolérable pour les anciens harkis et surtout pour leurs enfants, voire petits-enfants, tenus à l’écart de toute intégration sociale. Il fallait, « les gaullistes étant enfin écartés du pouvoir », obtenir pour ces populations sacrifiées « le droit d’être des Français à part entière et non plus entièrement à part… » Ce slogan était martelé par M’hamed Laradji, un chauffeur de car, neveu d’un ancien député, et qui se révélait un leader charismatique pour des Français musulmans de tous âges. Suivi par son jeune frère Kadher – qui aimait lire Bernanos – et une douzaine d’anciens combattants tout dévoués, il était appelé à travers toute la France par ceux de sa communauté qui ne voulaient plus se laisser endormir par une subvention à la petite semaine. Ils voulaient des mesures politiques pour sortir de l’assistanat, du mépris par les immigrés algériens comme par les Français de souche, des persécutions persistantes de la part des autorités algériennes sans que la France ne réagisse jamais…

Yvan comprit que le mouvement prenait de l’ampleur, mais pouvait tout aussi bien être manipulé par des extrémistes et/ou la police. On chercha un jeune incorruptible avec quelques notions de droit, et disponible pour aider à créer une « Confédération des Français musulmans rapatriés d’Algérie et leurs amis » qui ne se laisserait pas embourber dans de vieilles querelles ou vieilles solidarités trompeuses. Chaque poste du bureau de l’association était tenu par un harki et doublé par un Français… ami. Ces anciens militaires musulmans, illettrés, blessés par la vie… étaient chaleureux et faisaient naturellement confiance à qui s’intéressait à eux. Le vice-président de l’association André Christophe, un fonctionnaire dans le domaine social, qui brisa sa carrière dans cette affaire, était d’une générosité, d’une joie, d’une efficacité impressionnantes.

Il y eut la grève de la faim de douze anciens harkis dans la chapelle Saint-Bernard au pied de la Tour Montparnasse. Puis, les promesses obtenues du gouvernement n’ayant pas été tenues, il y eut la grève de la faim dans la crypte de la Madeleine avec huit anciens harkis vraiment prêts à se laisser mourir. Le mouvement de solidarité fut immense. J’étais sur la brèche chaque jour. Mais là encore, le ministère de l’Intérieur manœuvrait de manière déloyale pour que le mouvement s’éteigne. Il faut dire qu’entre temps les hameaux forestiers étaient soumis à un véritable blocus, suite à quelques très brèves prises d’otage de fonctionnaires français ou algériens qui firent sensation…

C’est alors que la porte de la préfecture d’Évian fut soufflée par un petit pain de plastic et que M’Hamed (il se faisait appeler Maurice) partit se réfugier dans un hôtel en Suisse… Entre-temps j’étais devenu quelqu’un pour la police. Deux policiers en civil me suivaient dans tous mes déplacements, ils étaient au pied de l’immeuble de mes parents au petit matin, à la sortie de la fac le soir, suivant partout ma 4L déglinguée… Je tentais de les semer. Ils en avaient marre et vinrent me le dire. Un jour Christophe et moi nous fûmes convoqués place Beauvau par un chef de cabinet inquiet (alors que je regardais une petite armoire vitrée, il me signala que je trouverai rien de personnel dans les souvenirs exposés… comme si je menais l’enquête sur lui pour le faire enlever bientôt par des harkis…) et qui nous remit finalement une belle enveloppe de beaux billets de banque pour louer une R12 et filer bien vite calmer nos amis qui se désespéraient en Suisse…

Nous étions-nous fait manipuler ? Nous ne voulions la mort de personne. Seulement un peu de justice.

Il y eut finalement des avancées, dont il faut reconnaître le mérite à Michel Poniatowski et à Valéry Giscard d’Estaing. Mais pas très généreuses. Le mouvement harki connut bien d’autres soubresauts, des divisions, des désillusions mais y gagna sa fierté. Je n’en fus pas car je commençais ma vie professionnelle. Les protagonistes de cette aventure ont tous payé très cher personnellement leur engagement. Sauf moi qui ai sans doute rencontré là les meilleurs hommes de toute ma vie.

Frédéric AIMARD

Article publié dans le numéro 1224 de « Royaliste » – Décembre 2021