Pour préparer l’avenir, il faut établir une nette distinction entre le passé révolu et les facteurs permanents, négatifs et positifs, d’où procède le mouvement de l’histoire. Ce mouvement, saurons-nous l’orienter ?

 

D’abord, pointer ce qui ne sera jamais plus. Notre aventure a commencé dans un monde en proie à la Guerre froide et hanté par la menace d’anéantissement nucléaire, dans une Europe coupée en deux par le Rideau de fer, dans une France qui vivait encore selon les promesses d’une croissance récusée par la révolte étudiante de Mai 1968. Cette France gaullienne était une nation de vainqueurs, qui portait les traces des souffrances et des déchirements de l’Occupation et où beaucoup de citoyens partageaient l’espérance catholique ou celle, concurrente, du communisme.

Cette époque est révolue : la Guerre froide est un souvenir presque effacé, les Trente Glorieuses ont été mythifiées dans l’oubli des guerres d’Indochine et d’Algérie, la pratique catholique est devenue minoritaire et le communisme survit dans la marginalité.

Nous avons tenu la chronique de ces immenses bouleversements tout en dénonçant les promesses de substitution : celle de la supranationalité, sur le mode du fédéralisme européen ; celle, ultralibérale, du Marché mondialisé. Il est clair aujourd’hui que les nouveaux récits n’ont pas tenu leurs promesses : l’Europe fédérale ne se fera pas et le mouvement de démondialisation est largement engagé. La nation française a résisté, dans une Europe où nous avons vu naître ou renaître, après l’effondrement de l’Union soviétique, des Etats nationaux qui définissent tous ensemble l’identité européenne selon une même civilisation.

Cette résistance des nations ne va pas, dans notre pays, sans un affaiblissement des éléments constitutifs de notre collectivité. Les trois Constitutions – politique, administrative et économique – qui ont formé le socle de l’ambition gaullienne ont été ébranlées par l’oligarchie et l’ultralibéralisme, l’enseignement public est sinistré, la laïcité est contestée par les réactions identitaires, l’unité nationale est menacée par de multiples fragmentations.

Sans céder au déclinisme, nous avons souligné les dangers qui menacent notre existence collective tout en montrant que rien n’est perdu. Il y a dans le peuple français une capacité de dévouement que la crise sanitaire a mise en valeur, un sens toujours aigu du service public, une forte conscience historique et une vitalité intellectuelle dont nous sommes les témoins enthousiastes. En philosophie, en histoire, en anthropologie, en économie, en épistémologie, en écologie, nous trouvons ample matière à mieux comprendre le monde et à la transformer.

 

[ Le monde qui se dessine ]

 

Ces assurances vont nous permettre de vivre sans émois exagérés les effondrements depuis longtemps annoncés :

Selon toute probabilité, ce qui devrait s’effondrer, ce n’est pas la puissance des Etats-Unis, mais le mythe de la superpuissance américaine. Tant mieux. Nous avons toujours souhaité un monde multipolaire au sein duquel la France pourra retrouver son rang.

Ce n’est pas la mondialisation des enjeux qui va disparaître mais la globalisation financière et le mythe du grand marché planétaire. Tant mieux. Nous avons toujours voulu une coopération équitable entre les nations.

C’est l’Union européenne érigée en empire des normes bureaucratiques qui est minée par ses contradictions et par les injustices qu’elle engendre. Tant mieux. Nous nous sommes toujours placés dans la perspective d’une grande Europe continentale.

C’est l’oligarchie politique, médiatique et financière qui est mise en procès par une grande partie du pays. Tant mieux. Mais la partie n’est pas gagnée car nous sommes encore prisonniers du conflit entre oligarques et populistes.

« La France doit au monde une révolution » disait Bernanos et il est clair que la révolution à venir est à concevoir pour notre nation et pour l’humanité. Nous nous sommes placés dans la dynamique des révolutions de 1789, de 1830, de 1944-1945 et de 1958. Celle que nous avons à préparer et à réussir ne ressemblera guère à celles du passé. Certes il faudra, par le jeu démocratique, opérer un vaste renouvellement des élites de notre pays, rétablir l’indépendance nationale, reconstruire l’économie nationale selon l’impératif de justice sociale. Mais le monde qui se dessine n’est plus celui des guerres européennes et des confrontations entre blocs. Nous sommes déjà entrés dans un monde où les épreuves climatiques et pandémiques vont dominer les rivalités entre les grandes puissances. Pour que l’influence de la France soit décisive, il faudra que les nouvelles élites conçoivent un nouveau mode de développement et qu’elles en fassent une application exemplaire dans notre pays : la planification démocratique ne peut réussir sans des syndicats puissants, des collectivités territoriales fortes et des citoyens pleinement réintégrés dans une collectivité nationale où la représentation parlementaire jouera à nouveau son rôle.

 

[ Nous assumer comme un lieu de débat et d’impulsion ]

 

Dès lors se pose la question cruciale : comment la Nouvelle Action royaliste peut-elle espérer tout à la fois faire une révolution et instaurer une monarchie royale, alors qu’elle est une toute petite organisation, pauvre de moyens, dotée d’un journal au tirage modeste dont le titre peut sonner comme une provocation ?

Il faut d’abord que nous gardions une claire conscience de nos limites, ce qui nous a permis jusqu’à présent d’éviter les maladies propres aux petits groupes : dérive sectaire, lecture paranoïaque du monde, culte du gourou. D’ailleurs, si par accident extraordinaire, la NAR devenait un parti de masse, elle nuirait ipso facto au prince en créant un risque d’identification entre le parti royaliste et la personne royale qui doit être un recours pour toute la nation.

Il faut aussi que nous poursuivions notre évolution. Nous avons survécu à la crise générale du militantisme grâce à la densité de notre travail intellectuel – mais pas seulement car nous aurions pu cultiver un entre-soi idéologique. Au contraire, nous n’avons cessé d’élargir le cercle de nos relations intellectuelles et militantes, par le moyen des colloques et des conférences, par l’action syndicale et associative, par la participation aux affaires publiques – si bien que la Nouvelle Action royaliste est devenue un lieu de rencontre entre des personnalités, des groupes et des réseaux d’une grande diversité. La NAR est et restera un mouvement très classiquement structuré avec ses adhérents, son Conseil national et son congrès mais le public des Mercredis est et restera, dans sa grande majorité, composé de personnes qui ne sont pas adhérentes. De même, l’équipe qui rédige Royaliste est certes dirigée par trois membres du Comité directeur de la NAR, mais aujourd’hui beaucoup de rédacteurs ne sont pas adhérents et certains ne sont pas royalistes.

 

[ Favoriser l’émergence du parti des politiques ]

 

Cette ouverture à divers courants et sensibilités politiques ne masque pas la volonté de prendre la tête d’un rassemblement. Nous avons toujours dit à nos alliés que notre identité royaliste ne nous permettait pas de jouer les fédérateurs, tout en faisant valoir que la plus ancienne tradition politique de notre pays devait avoir sa place et jouer son rôle dans un rassemblement patriotique et républicain. C’est d’autant plus facile que la NAR est un mouvement qui ne retranche pas mais qui ajoute. La monarchie royale ajoute à la Ve République en résolvant ses contradictions, le projet politique de notre mouvement reprend et prolonge l’œuvre entreprise à la Libération et nous ne cessons de dire que nous assumons toute l’histoire de France, sans retrancher ce qui nous déplaît comme le font les réactionnaires, mais en préservant notre liberté, dans l’éloge comme dans la critique.

Cette manière d’être dans l’histoire et cette volonté de reprendre l’aventure historique place la NAR dans la mouvance qui s’est tour à tour définie comme gaulliste de gauche, national-républicaine, puis comme Pôle républicain, et, à tort selon nous, comme « souverainiste ». Nous voyons cette mouvance comme une résurgence du parti des Politiques, aussi résolument hétérodoxe en économie que soucieuse de justice sociale. La NAR est d’autant plus partie prenante dans ce rassemblement virtuel que sa réflexion est nourrie des apports de la recherche savante en philosophie politique, en histoire, en économie, en sociologie… et qu’elle est en elle-même un lieu de dialogue entre différentes écoles et courants.

Ces convergences et alliances sont d’autant plus faciles que la NAR prend appui sur le socle commun des principes qui sont au fondement de notre Etat de droit et qui permettent de promouvoir le développement harmonieux de relations de tous ordres au sein de l’internationale des nations. La NAR défend et veut que soient appliqués les principes affirmés par la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Charte de l’ONU, la Déclaration de Philadelphie, la Charte de La Havane, la Déclaration de Stockholm et, pour ce qui concerne la nation française, par la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et par le Préambule de 1946.

 

[ Travailler au programme de reconstruction du pays ]

 

Nous formons en effet un intellectuel collectif qui a développé une pensée que nous estimons cohérente mais qui n’est pas figée dans une dogmatique. Il n’y a d’ailleurs pas lieu de se voter des félicitations. Les dialectiques qui sont à l’œuvre à la NAR sont un héritage multiséculaire dont nous ne cessons d’explorer les richesses et les contradictions.

Cet intellectuel collectif estime qu’il faut penser le Politique selon les principes fondamentaux de légitimité et de souveraineté et faire vivre ces principes selon un système de médiation articulant la Nation, le Pouvoir et l’Etat. Cette tâche de réflexion n’aurait pu être menée à bien sans les travaux de philosophes et d’historiens de la philosophie que la NAR cite régulièrement.

Cet intellectuel collectif connaît et supporte trois tensions :

–              La tension entre un projet de politique économique industrialiste d’inspiration colbertiste et, plus récemment, keynésienne et une critique fondamentale de l’économie politique issue des courants contestataires des années soixante. Cette tension, très forte au siècle dernier, se résorbe dans le projet de planification écologique sur lequel nous travaillons depuis plusieurs années.

–              La tension entre le projet de gouvernement mixte repris de l’aristotélisme médiéval et la tradition étatique des légistes de la monarchie : cette tension se retrouve dans le conflit des interprétations de notre Constitution – l’une libérale-parlementariste, l’autre étatique-présidentialiste.

–              La tension entre le mouvement centralisateur de la monarchie capétienne puis des régimes qui lui ont succédé et les idées décentralisatrices qui se sont concrétisées après la victoire de la gauche en 1981.

Il est à noter que la NAR ne connaît pas de conflits religieux en son sein, ce qui lui permet d’accueillir les représentants de toutes les religions et d’être attentive à toutes les théologies, selon son principe de neutralité bienveillante. Il est probable, en revanche, que la mise en place d’une politique de planification et de nationalisation réveillerait une tendance plus axée sur le développement de l’initiative privée.

Connaître l’histoire de ces tensions et les faire vivre aujourd’hui nous permet d’apporter notre contribution au programme de reconstruction du pays. A cet égard, la NAR ne se présente pas comme une avant-garde dépositaire de solutions miraculeuses mais comme un lieu de concertation sur les politiques à reprendre et sur les innovations à mettre en œuvre pour sortir de l’impasse ultralibérale. La NAR n’a rien inventé en matière de planification, de politique sociale, de protectionnisme, de politique étrangère, mais elle milite et continuera de militer avec diverses personnalités et organisations pour la mise en cohérence de ces nécessités selon le principe de souveraineté. Cette mise en cohérence peut s’accomplir dans le cadre des institutions de la Ve République – que la NAR propose de réformer sur plusieurs points – mais nous ne cesserons d’affirmer que la ré-instauration de la monarchie présidentielle de type gaullien peut trouver son accomplissement dans la monarchie royale dès lors que le peuple souverain y consentirait.

 

[ Redonner sa place au royalisme parmi nos grandes familles politiques ]

 

Organisation démocratique, la NAR redoute le régime exclusif des partis mais affirme que ceux-ci sont indispensables pour organiser le débat politique et favoriser l’expression du suffrage universel. C’est pourquoi notre mouvement a souhaité que les grands partis politiques français se préoccupent de revivifier leurs traditions intellectuelles au lieu de se perdre dans l’électoralisme et dans les mirages de la communication. L’autodestruction des partis de droite et de gauche s’est produite et nous plaidons pour la reconstruction de formations politiques selon les traditions libérale, socialiste, conservatrice, communiste qui coexistent, s’opposent et parfois s’associent au fil de l’histoire…

La NAR, qui n’a cessé de faire bon accueil aux représentants de ces traditions, peut contribuer comme elle l’a déjà fait à leurs réflexions en exerçant sa fonction critique. Elle peut accomplir cette tâche d’autant plus sereinement que le royalisme organisé est voué à disparaître dès l’instauration de la monarchie royale.

 

[ Contribuer à la formation des nouvelles élites ]

 

Par ses publications et par ses conférences, la NAR a pour ambition de contribuer à la formation des nouvelles élites. Il ne s’agit pas de pratiquer un « entrisme royaliste » dans les institutions mais de développer le sens de la res publica chez ceux, royalistes ou non, qui se destinent au service de l’Etat, au service des collectivités décentralisées, à l’action syndicale, à la vie associative.

Cela ne signifie pas un effacement de la Nouvelle Action royaliste. Notre mouvement ne se contente pas de souhaiter un rassemblement national-républicain ou plus précisément gaullien : il entend y militer activement et souhaite participer en tant que tel à un gouvernement dès lors que ce rassemblement aurait remporté les élections législatives. Par son rôle dans la mémoire de la nation, par son dévouement à l’intérêt général, la Nouvelle Action royaliste veut prendre part à la reconstruction du pays et à la réaffirmation du rang de la France dans le monde. ■

YVAN AUMONT