Royaliste : Quel est votre regard d’historien sur ce que nous avons entrepris depuis cinquante ans ?

Laurent Henninger : Je connais assez mal la NAR en tant qu’organisation. Je lis régulièrement “Royaliste”, j’ai participé à plusieurs réunions du mercredi soir mais je sais que le public qui s’y retrouve n’est pas représentatif de la NAR. Je connais beaucoup plus Bertrand Renouvin, pour lequel j’ai de la sympathie !

Cela dit, j’observe à la NAR une volonté de dépoussiérer complètement une idée qui était droitière. L’Action française formait des gens profondément réactionnaires et diffusait une idéologie qui imprègne encore aujourd’hui des gens très à droite – même s’ils n’ont pas conscience de la généalogie de ce qu’ils pensent. Il me paraît très remarquable qu’à l’intérieur de l’Action française, des gens aient décidé voici cinquante ans de dépoussiérer radicalement cette idéologie tout en gardant son noyau royaliste.

Les gens de droite et les gens de gauche sont sectaires mais pas de la même manière. Le sectarisme de gauche est hystérique et théâtral alors que le sectarisme de la droite est buté, psychorigide – et c’est pourtant dans ce terreau que la NAR a émergé pour défendre un principe monarchique que je ne discuterai pas aujourd’hui. J’observe pour ma part que, tout en défendant ce principe, la NAR s’intéresse à la Révolution française de manière très sereine en cherchant à comprendre comment cet évènement s’est déclenché. Cet effort de réflexion mérite d’être salué, de même que la volonté d’accueillir des représentants de courants politiques très divers. J’ajoute que de nombreux articles publiés dans “Royaliste” ont beaucoup compté dans ma réflexion politique et dans mon analyse des événements en cours. Quant à Bertrand Renouvin, il est à mes yeux le meilleur républicain de France parce qu’il veut dépasser le fétichisme des mots pour aller à l’essence des choses – à la res publica en tant que telle.

Je doute que la NAR puisse atteindre ses objectifs mais elle doit continuer à exister. Elle a un rôle à jouer en tant que témoin, en tant que laboratoire d’idées et en tant que repère. La NAR est comme l’amer pour les marins : quand on navigue, on ne peut pas se passer d’elle. Il est indispensable que toute la mémoire de la NAR – et celle de Bertrand Renouvin – se prolonge et se transmette. Bien sûr, la NAR peut être balayée par les tempêtes qui arrivent mais il faut qu’elle résiste de même que d’autres courants de pensée tel que le gaullisme. A cet égard, la NAR est de fait l’un des derniers et des meilleurs représentants de la pensée gaullienne. Il y a aussi, à l’intérieur du mouvement ouvrier, des courants de pensée intéressants, mais qui ne sont plus portés par une organisation ou par un homme.

Royaliste : Comment expliquez-vous que plusieurs anciens lambertistes, militants de l’Organisation Communiste internationaliste (OCI) se soient retrouvés à la NAR ou acceptent de militer avec notre mouvement ?

Laurent Henninger : Votre question pose un problème très complexe. J’y répondrai après avoir fait un détour. Dans les années soixante-dix, la NAR et l’OCI avaient des positions diamétralement opposées. Vous manifestiez de l’intérêt pour l’autogestion alors que l’OCI était complètement hostile à cette idée à la mode. Nous étions d’ailleurs hostiles à toutes les modes et à toutes les tocades de l’extrême gauche. Nous rejetions le tiers-mondisme de ceux qui affirmaient que la révolution mondiale se ferait à partir du Tiers-Monde contre l’Occident corrompu. Nous n’acceptions pas qu’on accuse de racisme la classe ouvrière française et nous n’avions aucune confiance dans les guérillas dirigées par des petits-bourgeois et opérant dans des pays dépourvus de base ouvrière. Cette critique très distanciée des idéologies de la gauche et de l’extrême gauche et la participation des lambertistes à l’action syndicale qui les faisait militer au quotidien avec des libéraux, des gaullistes, parfois des gens d’extrême droite, ouvraient l’esprit de nombreux militants de l’OCI.

Nous n’étions pas non plus dans un discours anti-étatiste. J’ai quitté l’OCI il y a 35 ans mais je sais que dans les dernières années avant sa mort Pierre Lambert disait qu’il était hostile au nationalisme selon la tradition de l’internationalisme prolétarien mais que la dégénérescence du capitalisme et donc de la civilisation humaine fait que l’Etat national est devenu le dernier rempart de la classe ouvrière contre l’impérialisme. Ces idées pouvaient entrer en résonance avec les thèses de la NAR. Je me souviens d’ailleurs que Pierre Lambert nous disait que l’OCI avait été à la pointe du combat contre le gaullisme et la Ve République mais qu’il fallait reconnaître que le général de Gaulle a été le dernier représentant de grande envergure de la bourgeoisie française. Depuis, cette bourgeoise n’a plus jamais produit de personnalité ayant une force, une intelligence, un projet. Mitterrand n’était pas à la hauteur du général de Gaulle et après lui l’oligarchie a été incarnée par des personnages minables.

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Entretien publié dans le numéro 2024 de « Royaliste » – Décembre 2021