Notre journal et notre mouvement ont vingt-cinq ans ! C’est en effet du 31 mars 1971 que date le début de notre aventure intellectuelle et politique. Pour saluer cet anniversaire et ce quart de siècle, Sylvie Fernoy a demandé à Régine Judicis et à Bertrand Renouvin de situer notre entreprise dans la tradition royaliste et par rapport à ses divers courants.

Sylvie Fernoy : Le royalisme, combien de traditions et, si je puis dire, combien de divisions ?

Régine Judicis : Il nous paraît rigoureux de distinguer la tradition royaliste, constituée par tous ceux qui se réclament à plus ou moins bon escient de la monarchie royale française, et les courants qui composent notre famille politique ou qui s’opposent à l’intérieur de celle-ci. Nous avons recensé sept courants intellectuels, le nôtre compris. Le premier, c’est la pensée des légistes de la monarchie capétienne, qui est pour une large part constitutive de la tradition royale française, mais qui a été ignorée par les divers théoriciens monarchistes. Tous les autres courants naissent naissent pendant ou après la Révolution française : les contre-révolutionnaires, les constitutionnels-libéraux, les catholiques sociaux, les absolutistes, le royalisme de gauche, enfin le courant royaliste républicain.

Sylvie Fernoy : Comment se situe la Nouvelle Action royaliste, dans cette tradition et par rapport à ces courants ?

Bertrand Renouvin : La réponse ne peut être que schématique : nous sommes nés à un moment de l’histoire où le royalisme militant est dominé par le courant maurrassien, que nous définissons comme absolutiste. Nous nous sommes complètement dégagés de ce courant au cours des premières années de notre histoire (entre 1971 et 1978) et nous avons dans le même temps montré que nous n’avions rien à voir avec la Contre-Révolution : Burke nous est étranger, le providentialisme de Joseph de Maistre n’a pas eu de postérité politique (et pas la moindre influence sur nous) et nous avons toujours été à l’opposé de la pensée intrinsèquement totalitaire de Bonald.

Sylvie Fernoy : Ces critiques radicales et ces refus semblent accréditer l’opinion courante, selon laquelle nous sommes des royalistes de gauche…

Régine Judicis : Nous avons souvent démontré que cette opinion était erronée. L’histoire du royalisme fait bien apparaître une gauche royaliste, marginale, éphémère et très ambiguë : c’est la tentative avortée du Cercle Proudhon avant 1914, c’est l’entreprise que mène Georges Valois au sein de l’Action française après la Première Guerre mondiale, et c’est enfin le Mouvement Socialiste  Monarchiste qui apparaît brièvement à la Libération. Or la NAR n’a jamais été proudhonienne, elle ne s’est jamais réclamée de Valois et elle fait très rarement références aux social-démocraties de l’Europe du Nord. Il n’y a donc pas de filiation entre nous et les royalistes de gauche et, nous ne nous sommes jamais affirmés comme tels. Qu’on cesse donc de nous bassiner avec cette formule médiatique.

Sylvie Fernoy : Notre mouvement se serait-il auto-fécondé ?

Régine Judicis : Certes non ! Croyants ou non, nous avons gardé une vieille affection pour le royalisme catholique-social du XIXe siècle, qui est pour une grande part à l’origine de notre législation sociale comme nous le rappelions dans un récent numéro. Et nous sommes indignés quand nos « cousins » démocrates-chrétiens, qui sont issus en ligne directe du catholicisme social, font alliance avec les partisans du libéralisme économique et favorisent le capitalisme sauvage : ils ont oublié que leur tradition s’est constituée contre ce qu’on appelait à l’époque le « système anglais » – celui de l’économie sans foi ni loi.

Bertrand Renouvin : Nous nous retrouvons pleinement dans la pensée et dans la politique des Monarchiens, découverts grâce au magnifique travail de Robert Griffiths, et nous montrons dans notre prochain livre l’intelligence politique de Mirabeau, de Barnave – de tous ceux qui avaient compris que la Révolution française ne pouvait trouver d’accomplissement positif sans la médiation royale. La pensée politique des royalistes libéraux du XIXe siècle est pour nous riche d’enseignements : je pense à Benjamin Constant, à Guizot, à Royer-Collard.

Sylvie Fernoy : Et Chateaubriand ?

Régine Judicis : Il a beaucoup souffert dans le milieu royaliste du dénigrement maurrassien. Sa réflexion sur les révolutions est d’une actualité frappante, il demeure un des grands théoriciens du régime parlementaire et le magnifique défenseur de la liberté de la presse. Entre Chateaubriand et nous, les affinités sont nombreuses et fortes.

Sylvie Fernoy : Vous avez évoqué la pensée matricielle : celle des légistes de la monarchie…

Régine Judicis : Cette pensée constitutive de la tradition royaliste a été ignorée et contredite sur des points essentiels par les royalistes… traditionalistes. A l’exception, il est juste de le dire, des partisans de la branche espagnole qui étaient de bons historiens et des juristes soucieux d’aller aux sources. Quant à la NAR, la découverte des véritables principes de la monarchie capétienne s’est faite en deux temps. D’abord en écoutant le comte de Paris, qui a eu une influence tout à fait décisive sur la révolution intellectuelle et politique qui a transformé la Nouvelle Action française en Nouvelle Action royaliste. Puis en étudiant les ouvrages de Blandine Kriegel, (elle n’est pas royaliste), qui a restitué l’ensemble de la pensée légiste en lui donnant tout son sens philosophique et politique.

Sylvie Fernoy : Comment définir rapidement la pensée des légistes ?

Bertrand Renouvin : C’est l’authentique pensée républicaine, celle qui assigne au pouvoir politique l’idéal du bien commun, qui donne à l’État ses caractéristiques juridiques (le statut du chef de l’État, les principes de dévolution de la couronne), qui fonde la nation dans son indépendance à l’égard de la papauté et de l’empire, qui esquisse une doctrine des droits de l’homme. Cette pensée continue d’avoir une influence sur la France contemporaine : elle fonde notre attachement à l’indépendance de la nation, et la conception de la souveraineté que nous avons héritée de Jean Bodin continue de marquer, d’une manière qui n’est pas toujours positive, notre conception du pouvoir.

Sylvie Fernoy : Ayant passé rapidement en revue les divers courants royalistes, comment peut-on définir notre mouvement politique ?

Bertrand Renouvin : Le lien très étroit qui nous relie à la pensée des légistes de la monarchie (quant à l’idéal du pouvoir politique, quant au droit de la nationalité, quant à l’indépendance nationale) fait de nous des royalistes républicains.

Sylvie Fernoy : Accoler ces deux mots fait encore sursauter…

Régine Judicis : Il y a une dizaine d’armée, beaucoup criaient au paradoxe quand nous disions que nous étions des royalistes démocrates : c’est que la monarchie se confondait pour eux avec l’absolutisme de Louis XIV. Aujourd’hui, cette association d’idées a presque complètement disparu et chacun s’accorde à reconnaître que toutes les monarchies européennes sont des démocraties – souvent exemplaires. Nous nous contentons de reprendre dans notre propre tradition l’idée républicaine (sans prétendre la confisquer) car c’est dans la France capétienne qu’elle a reparu – vers l’an mille – et qu’elle s’est peu à peu développée. Mais la République n’a jamais été un régime particulier : les régimes que nous appelons républicains présentent des formes très variées, celle de la dictature de salut public, celle du régime d’Assemblée, celle de la monarchie élective avec la Constitution de 1958. Comme dit Jean-Jacques Rousseau : tout gouvernement légitime est républicain. Or c’est bien la question de la légitimité qui est décisive pour les royalistes que nous sommes.

Sylvie Fernoy : Cette volonté de fidélité à la tradition se retrouve-t-elle dans l’ensemble de la réflexion de la NAR ?

Bertrand Renouvin : Oui, et de deux manières. Dans le livre que nous publierons dans quelques mois, nous remarquons que les références philosophiques de la NAR (elles sont souvent implicites) sont très classiques : Aristote, Thomas d’Aquin, Gabriel Marcel, Emmanuel Lévinas, et, parmi les vivants Pierre Boutang, Jean-Luc Marion, en somme des penseurs qui se situent dans les traditions juive et chrétienne. Notre hostilité militante à l’égard du naturalisme et du paganisme nazifiant vient de là.

Régine Judicis : Il faut aussi évoquer Georges Bernanos et Maurice Clavel pour nous tous, Péguy pour certains…

Sylvie Fernoy : On pourrait donc dire que nous sommes implicitement réactionnaires…

Bertrand Renouvin : Ce serait une bêtise car la tradition est pour nous mouvement et ouverture. En un quart de siècle, nous avons accumulé d’immenses dettes à l’égard de tous ceux qui, étrangers à notre tradition royaliste, ont accepté de débattre avec nous et de nous communiquer leur savoir : plusieurs centaines de savants et de chercheurs, philosophes, historiens, anthropologues, sociologues, économistes, qui sont pour beaucoup dans la vitalité de notre collectivité.

Sylvie Fernoy : Le souci de la tradition rend difficilement compréhensibles nos orientations révolutionnaires…

Régine Judicis : Nous vivons une telle période de régression économique et sociale qu’il suffit de se déclarer partisan du progrès et de la justice sociale pour être révolutionnaire.

Sylvie Fernoy : Le royalisme républicain peut-il être partie prenante du « pacte républicain » dont on parle de temps à autre ?

Régine Judicis : C’est notre vocation ! Le pacte républicain, c’est l’accord intellectuel et politique qui réunit depuis le XVIe siècle le « parti des politiques », c’est-à-dire ceux qui défendent le droit, l’État, la paix civile, donc la tolérance, la nation. On ne comprend rien aux prises de position et aux engagements de notre mouvement si on néglige ce fil qui unit, sur des points essentiels, des hommes et des femmes qui ont des croyances différentes, des convictions parfois opposées sur la nature du régime politique, des fidélités de droite ou de gauche : ce « parti des politiques » s’est retrouvé autour de Georges Clemenceau, du Général de Gaulle, et, partiellement, de François Mitterrand. Le drame, aujourd’hui, c’est qu’il ne trouve pas la personne qui pourrait incarner son projet.

Sylvie Fernoy : Pourquoi pas Jacques Chirac ?

Bertrand Renouvin : Pour rallier dans un nouveau pacte républicain tous les politiques, nous compris, il faudrait que le président de la République exige l’abolition des lois xénophobes et qu’il rompe avec l’économisme néo-libéral. Nous en sommes loin. Mais il n’est pas interdit d’espérer.

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Propos recueillis par Sylvie Fernoy et publiés dans le numéro 663 de « Royaliste » – 15 avril 1996.