D’un personnage médiocre et un rien pathétique, Eric Zemmour brosse un magnifique portrait. Avec, en arrière plan, celui de comparses et de rivaux qui s’agitent dans un paysage crépusculaire.

Qui ne connaît L’enfance d’un chef, récit sartrien de la naissance d’un fasciste dans le Quartier latin de l’entre-deux-guerres ? Il suffit de retourner le titre pour saisir, d’un seul coup d’œil, l’itinéraire de Jacques Chirac : le chef (de l’Etat) est un enfant. Il a toujours été un petit garçon malheureux, il est et sera toujours marqué au plus profond par un père sadique – de ceux qui répètent à leur fils qu’il n’est qu’un raté et qui finissent par provoquer la catastrophe redoutée.

Devenu grand, le pauvre petit Jacky a réussi sa carrière mais raté sa vie. Excellent portraitiste, Eric Zemmour révèle sous le personnage d’apparence chaleureuse un homme qui ne s’aime pas (1), qui n’a pas d’amis et qui, littéralement, se moque du monde. Il se moque de l’Europe, du Zambèze et même de la Corrèze. Pour lui, la politique n’est pas un métier mais un boulot qu’il fait sans autre ambition que de combler, par l’activisme, le vide qui l’angoisse.

Cette errance paniquée exciterait la pitié si le boulot de Jacques Chirac ne l’avait pas porté, par hasard puis par nécessité psychique, à s’occuper des affaires de l’Etat, donc de la France et des Français. Hélas, ce passionné de culture asiatique ne connaît pas l’histoire de notre pays et n’a pas le souci de son avenir. Quant aux Français, ce sont des électeurs qu’il faut séduire en leur racontant n’importe quoi, des compagnons qu’on peut trahir puisqu’il n’y a pas de fidélités ni de convictions partagées, ou des adversaires qu’il faut détruire.

L’homme n’a pas trahi le général de Gaulle, puisqu’il n’a jamais été gaulliste, mais il a trahi les gaullistes, la droite en général, les pompidoliens en particulier mais aussi les chiraquiens en passant en 1995 un pacte implicite avec Lionel Jospin, avant d’entreprendre la destruction de la 5ème République et de présider à la liquidation de l’héritage du Général.

Le portrait est d’autant plus cruel que celui qui tient la plume n’est pas un polémiste de gauche mais un jeune et déjà grand journaliste qui a mené une véritable enquête et indique des sources très sûres. Au fil de l’aventure pitoyable du grand prédateur, apparaît une gent politicienne qui se complaît dans ses intrigues et barbote dans la corruption.

Les dernières pages du livre sont sinistres. Les oligarques de droite et de gauche cultivent leurs ressentiments confraternels mais sont toujours plus soudés par un système de mensonges qui masque leurs abdications volontaires. Ils ne croient plus en la France. Ils n’aiment pas les Français.

***

(1) Éric Zemmour, L’homme qui ne s’aimait pas, Balland, 2002.

 

Article publié dans le numéro 789 de « Royaliste » – 4 mars 2002