Sans perdre de vue la conjoncture, continuons à réfléchir au-delà des événements car c’est en visant le long terme qu’on bouleverse les réalités présentes. Aussi voudrais-je reprendre les remarques faites il y a un mois au point où je les avais laissées. Quand le roi est de retour, disais-je, ce n’est qu’un commencement (1).

De fait, ce commencement est à tous égards problématique pour tous les véritables hommes d’Etat, qu’ils soient ou non l’incarnation d’une dynastie nationale. Pour Charles de Gaulle, pour Mohammed VI, pour Siméon II, chef du gouvernement bulgare, le pouvoir est une épreuve, vécue dans le risque permanent de la tragédie. Il en serait de même en France, si le suffrage universel désignait à la charge suprême un républicain intègre, voué au service de la nation. Qu’il s’agisse d’opérer un redressement in extremis, d’accomplir les révolutions nécessaires ou de présider à un développement harmonieux, un grand politique agit toujours sous la menace de l’échec – même s’il bénéficie d’institutions solides, d’une majorité confortable et de la faveur de l’opinion.

Que peut-il donc lui manquer ? La rude dialectique des forces politiques. La dynamique des conflits entre groupes sociaux.

Nous mettons en valeur le principe d’arbitrage. Encore faut-il avoir matière à arbitrer, ce qui suppose des divergences d’intérêts et des antagonismes, non l’unanimisme mollement remué par des sermons doloristes. La solitude d’un chef d’Etat est avant tout politique. Il vit seul l’instant crucial et crucifiant de la décision. Mais il peut être sans cesse rejeté dans « l’exercice solitaire du pouvoir » s’il n’y a plus de jeu politique et social.

La question n’est pas théorique. Le général de Gaulle accomplit son œuvre institutionnelle, diplomatique et militaire parce qu’il bénéficie d’un soutien populaire exprimé par référendum, d’un rassemblement organisé et d’une vie partisane qui lui permet de s’appuyer sur diverses forces (y compris le parti communiste) sans en être l’otage. Mais le jeu social est trop déséquilibré – à cause de la faiblesse numérique des gaullistes de gauche – pour que le général puisse réaliser la participation. L’échec économique et social de François Mitterrand, et ses timidités en politique étrangère, s’expliquent aussi par la médiocrité des dirigeants socialistes, le déclin du parti communiste et la déroute syndicale.

Ces observations, qui appelleraient mille nuances et précisions, sont faites pour souligner la gravité du problème concret posé aux politiques dans diverses nations : un homme d’Etat qui est porté au pouvoir par une heureuse conjoncture électorale est en danger s’il ne trouve d’autre appui que les enquêtes d’opinion. Tel est le cas dans la plupart des démocraties européennes – mais pas au Maroc où le roi est au centre de structures souples et complexes d’une infinie subtilité. Sur notre continent, un dirigeant politique qui argue d’une victoire électorale (souvent due à un rejet) et de « bons sondages » reste seul face aux puissances de l’heure – le gouvernement américain, le FMI, les groupes financiers, les organisations criminelles…

Faut-il désespérer ? Non. Mais il faut engager un débat sans concession sur la hiérarchie des enjeux. Par exemple, la contestation de la globalisation ultra-libérale est importante – nous y appelons volontiers – mais ce n’est pas le contre-sommet de l’OMC à Beyrouth ni la participation de la jet set écolo-libertaire à la réunion de Doha qui donneront aux chefs d’Etat et de gouvernement de l’Est européen les moyens de protéger les peuples de la maladie, du froid et de la faim.

L’internationalisme est une exigence, mais il doit être organisé, stricto sensu, sur le mode de la coopération entre les nations. La restauration de l’autorité de l’Etat nous importe, mais la rénovation intellectuelle et la réorganisation des partis politiques dans chaque nation est une tâche inemtamée, mais d’une extrême urgence si nous ne voulons pas que les pesanteurs sociales ruinent à nouveau les plus belles espérances. Le problème de la souveraineté est essentiel, mais sa résolution est inutile si les hommes d’Etat n’ont pas les moyens de leur politique. Il faut donc que les citoyens s’organisent, ce qui ne va pas sans difficultés ni dangers…

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(1) l’éditorial du numéro 779 : « Solitude des rois ».

 

Editorial du numéro 781 de « Royaliste » – 12 novembre 2001.