Admiré ou détesté, Léon Trotsky fait partie de la mémoire de notre siècle. Nul mieux que Pierre Broué ne pouvait faire l’histoire de sa vie.

Maintenant que les révolutions de type marxiste sont achevées, et dépérissent dans les conditions que l’on sait, il devient possible de faire leur histoire sans que celle-ci soit marquée par les enjeux politiques du moment. Encore faut-il se garder d’une célébration romantique de la Révolution originelle et de ses héros, qui ferait joliment contraste avec l’humilité gestionnaire de la nouvelle vague des dirigeants de l’Ouest et de l’Est.

Parce que la figure de Léon Trotsky est devenue quasi-légendaire, parce que Pierre Broué n’a jamais caché sa fidélité à l’ancien chef de l’Armée Rouge, on pouvait craindre que sa biographie soit un monument d’apologie nostalgique. Il n’en est heureusement rien. Connu pour ses remarquables ouvrages sur la guerre d’Espagne et sur le parti bolchévique, Pierre Broué est un historien rigoureux qui ne néglige aucun fait, connaît dans le détail l’ensemble des archives disponibles, et expose avec clarté le résultat de sa recherche (1). Alors qu’on se préparait au récit hagiographique, on se prend à regretter la froideur de l’exposé lorsque le révolutionnaire entre en Révolution – celle de 1905 comme celle de 1917 – ou commande l’Armée rouge depuis son train blindé pendant la guerre civile. On aimerait aussi connaître le sentiment de l’auteur sur certains événements de la Révolution d’Octobre, et notamment sur l’immédiate dispersion de l’Assemblée constituante par les bolcheviks après des élections qui avaient donné la majorité au courant socialiste-révolutionnaire. Mais Pierre Broué ne juge pas, préférant exposer la logique des situations, et leurs implacables conséquences. De même il ne théorise pas face au sérieux problème provoqué par l’apparition, bien avant le stalinisme, d’une bureaucratie contre laquelle Lénine et Trotsky lutteront sans succès. Chacun reste libre de tirer ses propres conclusions, quant au projet léniniste et quant à la nature de ses déviations, ou de formuler des hypothèses sur l’évolution du régime soviétique si Trotsky l’avait emporté sur Staline.

Cela ne signifie pas que cette biographie soit platement conçue et rédigée. Qu’il s’agisse d’établir un fait, de détruire une légende, de réfuter une interprétation. Pierre Broué mène sa recherche avec une passion qui ne peut manquer de retenir le lecteur. Et si l’admiration de l’historien pour son sujet est manifeste, elle ne lui interdit nullement la mise en évidence des erreurs et des fautes qui devaient conduire Trotsky à l’échec.

Pierre Broué sait convaincre, ou du moins bousculer les idées reçues, lorsqu’il montre que Trotsky ne porte pas de responsabilité particulière dans la répression de la révolte de Cronstadt ; il éclaire remarquablement l’histoire du combat mené et perdu contre Staline et, surtout, sait nous rendre humain et presque fraternel cet homme chaleureux, extraordinairement cultivé, qui sut vivre et mourir dans la fidélité à l’engagement révolutionnaire de sa jeunesse après avoir connu la prison et l’exil, participé de façon décisive à la révolution qu’il espérait, assisté à sa confiscation par les bureaucrates puis par un tyran, connu à nouveau un exil jalonné de crises, de défections et de tragédies familiales, avant de mourir d’un coup de piolet. Fut-il vraiment « humain » et « presque fraternel », l’homme qui accepta et organisa la terreur révolutionnaire ? Ces mots sont de François Mauriac regardant Trotsky comme « un homme dur (. . .) dont le durcissement ne détruit pas la secrète humanité » qui fut la raison de sa défaite. Car si Staline fut repoussant, y compris pour les hommes épris de révolution, « c’est là aussi qu’il fut le plus fort, et les traits qui nous rendent Trotsky presque fraternel sont les mêmes qui l’ont affaibli et perdu ». On peut ne pas partager l’opinion de Mauriac. Mais qui veut forger son propre jugement ne saurait ignorer le grand livre d’histoire que Pierre Broué nous a donné.

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(1) Trotsky, Editions Fayard, 1988.

Article publié dans le numéro 517 de « Royaliste » – 12 juin 1989